Cécile Lacharme : un violoncelle au sommet de la falaise

Sur les premières secondes d’Ouverture, Cécile Lacharme s’accorde. Elle est seule mais des effets électroniques démultiplient son violoncelle et donnent l’impression qu’un orchestre l’accompagne. Peu à peu, elle s’extrait de la masse sonore et trouve la sortie. Le titre qui suit s’intitule Fugue et est effectivement interprété au rythme précipité et inquiet d’une jeune femme qui court pour échapper à l’ennui. Au milieu du morceau, le tempo ralentit : quelque chose se résout. La musicienne doit avoir passé une porte, s’être retrouvée dehors, dans un champ ou une forêt. Elle souffle. Si elle reprend sa course à la fin du morceau, c’est désormais vers l’horizon.

En quelques minutes, le début de Dérives, le premier album de Cécile Lacharme, raconte sans un mot son projet de vie : renoncer à jouer de la musique classique pour improviser et composer en compagnie de chanteuses comme Coline Rio ou de rockers comme les Queens of the Stone Age. Ou encore seule et, si possible, en pleine nature. La violoncelliste est en effet une adepte des soli dans les endroits les plus improbables, comme le sommet d’une falaise face à la mer. Dans ces moments-là, explique-t-elle, « je reçois les éléments littéralement en pleine face. Il y a le vent, le sel, le froid. Je cesse de penser, je ne fais que ressentir. D’habitude, je ne fais déjà qu’un avec l’instrument mais, là, je sens que je fais partie d’un tout, d’un tout indivisible. »

L’environnement est l’une des principales sources d’inspiration de Cécile Lacharme. « L’album s’appelle Dérives », indique-t-elle, « en référence aux dérives politiques et environnementales qu’on connaît, mais aussi aux dérives naturelles, à l’envie de se laisser porter par les éléments. C’est un disque intrinsèquement lié à l’eau, à l’élément liquide ». Certains titres viennent directement de l’observation de ce qui l’entoure, comme Rain, conçu en écoutant des gouttes de pluie s’écraser sur un toit de tôle au Cambodge, où elle collaborait avec une troupe de danse contemporaine. Rivages est, quant à lui, « né de la contemplation des rouleaux de l’océan ».

Plus dramatique, Elégie glaciaire a été composé « en Islande, à l’occasion d’une résidence de trois semaines (c’était un échange entre Nantes, où j’habite, et Reykjavík) ». « C’est là que j’ai pris conscience des atrocités perpétrées depuis des siècles en Islande », se souvient-elle, « des massacres de baleines, dans des conditions particulièrement sauvages, pour des usages commerciaux. J’ai composé une ode assez grinçante à ces baleines disparues, un morceau très sombre ». Orage, également, exprime des colères intérieures.

Pendant un peu plus d’une demi-heure, la violoncelliste varie les humeurs, les tonalités et les textures. Elle s’aide pour cela d’une remarquable collection de pédales d’effets, qui offre à son instrument dédoublements, distorsions et réverbérations, comme chez les guitaristes de rock progressif qu’elle admire. Le voyage se termine sur Terre, le retour à petits pas sur la grève puis dans les rues du port. Après avoir volé et navigué autour du globe, il faut bien réapprendre à marcher pour aller à la rencontre de ses prochains partenaires…

Photo de têtière : François Mauger
Portrait par Margaux Martin

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