Caroline Audibert : « Cultiver l’écoute, c’est s’ouvrir à la présence d’autres espèces »

Bernie Krause, l’auteur du Grand orchestre animal, le méconnu Hercule Florence, inventeur de la zoophonie, Michel Redolfi, le spécialiste des concerts sous-marins, Jérôme Sueur, l’expert en écoacoustique du Muséum national d’histoire naturelle… Les personnalités qui sont le plus souvent citées dans 4’33 Magazine font l’objet de chapitres détaillés dans Les Audionautes, l’essai que Caroline Audibert a fait paraître dans la collection « Mondes sauvages » d’Actes Sud. La journaliste y raconte 20 ans de rencontres et de discussions avec les femmes et les hommes qui écoutent le vivant. Son livre, qui refuse de choisir entre récits de voyage, poésie et réflexion écologique, est l’une des plus belles invitations à prêter attention au monde parues récemment…

Votre livre s’intitule Les Audionautes. Quelle définition donneriez-vous de ce mot ?

Caroline Audibert : « Je cherchais un terme qui rassemble tous les cueilleurs de son, qu’ils soient scientifiques, artistes, audionaturalistes, simples écoutants ou chasseurs cueilleurs, comme on peut en rencontrer sur les rives de l’Oyapock. J’ai forgé ce terme sur le modèle des Argonautes. J’avais ce livre que j’aime beaucoup dans ma bibliothèque et, au moment de trouver un titre, mes yeux se sont posés sur sa tranche. Le mot est d’abord composé de « audire » qui vient du latin (« écouter »). La racine indo-européenne « audi » veut dire « avoir conscience de ». Il y a une notion de connaissance que j’apprécie. Puis vient « nautes » qui renvoie à la navigation. C’est une forme d’écoute qui fait voyager, qui met la sensibilité et la conscience en mouvement et qui, finalement, transforme. »

Le premier chapitre se déroule en Guyane en 2007. Il est écrit à la première personne. Finalement, cet essai est aussi un texte personnel…

Caroline Audibert : « Oui, c’est un livre qui s’ancre dans une expérience sensible très personnelle, dans un dessillement de ma propre sensibilité à la faveur de la découverte d’un milieu inconnu pour moi : la forêt amazonienne. C’est un milieu extrêmement riche d’un point de vue biologique. Cette confrontation soudaine avec une grande diversité d’espèces a produit chez moi ce que j’ai appelé une « fièvre sonore ». L’expérience de cette fièvre sonore m’a fait vaciller intérieurement. Ce premier vacillement m’a conduit à me questionner sur ce que j’avais vécu. Je me suis demandée si d’autres personnes l’avaient vécue. J’ai relu l’épisode des sirènes de l’Odyssée puis je me suis embarquée dans une sorte d’odyssée sensorielle à l’écoute du vivant. »

Vous insistez sur l’importance de Bernie Krause pour les audionautes. Est-ce que son exposition à Paris en 2016, pour la Fondation Cartier pour l’art contemporain, a été le point de départ du travail d’une nouvelle génération d’audionautes ?

Caroline Audibert : « Il avait déjà inspiré quantité de personnes avant cette exposition. L’exposition a amené sa découverte par le grand public mais il avait déjà toute une filiation au niveau scientifique, dans le champ des disciplines des paysages sonores, de la bioacoustique… Tout cela était déjà lancé. C’est quelqu’un d’extrêmement important et j’ai remarqué que les personnes qui comptent dans l’histoire des sons sont souvent des artistes. C’est par leur sensibilité artistique qu’ils ont été amenés à fouiller ce sujet, à l’approfondir et à lui donner forme. »

Vous écrivez « Si on se remettait à écouter, à écouter vraiment, on pourrait peut-être espérer un revirement ». L’écoute peut changer le monde ?

Caroline Audibert : « Oui, j’ose le croire. L’écoute est une expérience qui relève d’une certaine humilité. Elle nous rattache à l’humus, à la terre. Elle éveille en nous quelque chose de premier, d’assez archaïque même. Développer, déployer son écoute a pour conséquences de vivifier tous les autres sens, de vivifier la connaissance qu’on peut avoir de son milieu et du monde. Cultiver l’écoute, c’est s’ouvrir à la présence d’autres espèces dans les milieux qu’on traverse. Quand on est dans cette disposition, notre rapport au monde s’en trouve bouleversé, on ne peut plus être seulement dans un rapport matérialiste et consommateur au monde, on est dans un rapport de considération à l’égard du vivant. »

Vous consacrez de nombreux chapitres à l’écoacoustique. Qu’est-ce qui vous intéresse tant dans cette discipline ?

Caroline Audibert : « L’écoacoustique a ceci d’intéressant : elle permet l’écoute d’un écosystème dans son ensemble, pas nécessairement d’une espèce particulière. On passe du regard macroscopique de la bioacoustique (quand on étudie le comportement d’une espèce, voire d’une population ou d’un individu) à l’étude d’un milieu en son entier, avec les interactions qu’il peut y avoir entre les espèces, les occupations saisonnières d’espaces, les répartitions d’activité entre jour et nuit… Ça donne une sorte de photographie panoramique de l’écosystème, qui peut être une forêt, les berges d’un fleuve, une plaine… Ça peut nous donner des indications sur l’évolution de ce milieu, son état de santé. C’est donc un outil indispensable pour la préservation des milieux. »

Où vous entraîneront dans les prochains mois ou les prochaines années vos oreilles d’audionaute ?

Caroline Audibert : « Il est possible – et le livre s’achève sur cette piste – que j’aille écouter sous la mer. C’est un horizon qui s’ouvre à moi : l’écoute du monde marin, extrêmement riche mais aussi extrêmement mystérieux. Ce sera un saut dans le monde des sirènes aquatiques. J’aimerais ajouter que l’attitude audionaute est une attitude qui fait maintenant partie de ma vie. Elle m’accompagne tout le temps : où que j’aille et quelque soit le milieu où je me trouve, je vais tendre l’oreille… »

Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
La page consacrée au livre sur le site d'Actes Sud

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