L’Oiseau Ravage : « Notre mélancolie est nourrie par la sixième extinction »

L’Oiseau Ravage décrit sa musique comme la rencontre de Nina Hagen et d’Erik Satie dans une brocante berlinoise. Pourquoi pas ? Il faudrait seulement préciser qu’Erik Satie a un disque de jazz sous le bras (le duo a joué à Jazz à Luz, Uzeste Musical…) et Nina Hagen un faucon sur l’épaule. La saxophoniste, chanteuse et batteuse Charlène Moura et le pianiste Marek Kastelnik sont en effet obsédés par les oiseaux. Marek le confesse à l’occasion de la sortie du deuxième album album du duo, Vertiges de la mue

A quel moment vous êtes-vous dit « Tiens, si on s’appelait « L’oiseau ravage » » ?

Marek Kastelnik : « Assez rapidement. Auparavant, on avait avec ma compagne et un autre musicien un trio qui s’appelait « Anticyclone ». On aimait déjà ce rapport aux éléments, à la nature, à la biologie… Quand le projet Anticyclone s’est terminé, on a pensé s’appeler « Aurores boréales » mais ça ressemblait trop à notre nom antérieur. On a réfléchi et, étant donné la façon dont Charlene chante, du fait également du saxophone et de son bec, qui nous faisait penser à un univers ornithologique, on a voulu qu’il y ait le mot « oiseau ». On a pensé à « oiseau tempête », à « oiseau catastrophe », à ces oiseaux qui annoncent la mauvaise augure. On voulait un aspect inquiétant. Quand le mot « ravage » nous est venu à l’esprit, il nous a semblé correspondre à l’idée d’extinction. On met beaucoup de mélancolie dans notre musique et notre mélancolie est beaucoup nourrie par la sixième extinction à laquelle nous assistons. »

Le premier morceau est parsemé de sons qui ressemblent à des appels d’oiseaux. S’agit-il d’enregistrements ou d’imitations ?

Marek Kastelnik : « Ce sont des enregistrements. On les entend à deux moments. Lors du premier morceau, La cérémonie, il y a une sorte de pause et, lors de cette pause, on entend soudain des oiseaux de la forêt amazonienne, avant que la musique ne reprenne. On conclut l’album avec un autre paysage sonore de la forêt amazonienne. »

Pourquoi évoquer cette forêt ?

Marek Kastelnik : « C’est tout une histoire. J’ai rendu un petit service à une amie et elle m’a offert deux vinyles, un vinyle consacré aux chants d’oiseaux de la forêt amazonienne, un autre consacré aux oiseaux du Kenya. On s’est dit qu’on allait installer une platine vinyle sur scène et diffuser ces enregistrements. Le problème, c’est qu’on a perdu le vinyle. On s’est rendu compte, en cherchant sur Internet, qu’il n’est pas facile à trouver. C’est un enregistrement de Jean Roché, il est assez rare. L’un de ses chants d’oiseaux est utilisé dans une chanson de Björk. On l’a racheté et, dès qu’on la reçu, on a retrouvé celui qu’on croyait perdu… »

Quand vous composez, essayez-vous parfois de penser comme des oiseaux ?

Marek Kastelnik : « Je n’arrive pas à imaginer comment pensent les oiseaux. Pas plus que les autres animaux. C’est quelque chose que je trouve extrêmement mystérieux. Peut-être a-t-on malgré tout quelque chose en commun : quand on compose, on est dans quelque chose de très instinctif. On compose peu avec notre cerveau, on le fait en improvisant. Chacun prend son instrument et on joue ce qui nous vient. Quelque chose se dégage et on en extrait une idée. On a juste envie d’exprimer une émotion et ça passe par les harmonies, les rythmes et l’énergie. Avec Charlene, on est autodidacte, on joue de façon instinctive. »

Vient un moment où vous donnez à ces improvisations une structure et un titre. Est-ce que ce titre, qui est souvent associé, chez vous, au monde des oiseaux change en retour la composition ?

Marek Kastelnik : « Oui, tout à fait. C’est une espèce de va et vient. La musique arrive d’abord, on cherche un titre, puis on ajoute des choses que ce titre nous inspire. L’un de nos morceaux s’appelle Poule d’or et ça nous a donné envie de raconter un conte philosophico-absurde situé quelque part entre l’univers des frères Grimm et celui des Monty Python. On a ensuite réécrit la musique par rapport au conte. Sur le premier album, Charlene devait chanter sur un morceau qui s’appelle Le dodo. Elle a essayé des tas de choses et rien ne fonctionnait. Je lui ai conseillé d’imiter un dodo qui se défend au tribunal parce qu’il veut la vie sauve et ça a complètement changé sa façon de chanter, effectivement. Le titre de La cérémonie, par contre, on l’a trouvé bien après la composition. A la réécoute, la musique nous a fait penser à un hommage à un oiseau mort. »

Sur vos photos les plus récentes, vous avez le cou tordu et le front couvert de plumes. Deux choses s’y télescopent : une immense fantaisie et un très grand sérieux. Vous prenez la fantaisie au sérieux ?

Marek Kastelnik : « Le lien entre les deux nous plaît beaucoup. L’impression qu’on est sérieux alors qu’on ne l’est pas, le côté pince-sans-rire, nous ravit. On met beaucoup d’humour dans la façon dont on présente nos concerts, pour casser leur côté trop sérieux. Les Monty Python (c’est l’une de mes grandes références) faisaient des choses fantaisistes avec énormément de sérieux et j’aime cette façon de faire. »

Photo de têtière : Bryan Hanson (via Pixabay)
Pour aller plus loin...
Le site web de l'Oiseau Ravage

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