L’art et la science n’utilisent pas les mêmes méthodes, ne visent pas les mêmes fins mais peuvent être d’excellents compagnons de route. C’est flagrant lorsqu’on écoute les compositions de Quinsin Nachoff. Ce saxophoniste et clarinettiste de jazz canadien collabore depuis de nombreuses années avec un physicien professeur émérite à l’université de Toronto, Stephen Morris. Après Stars and Constellations (2023), Quinsin Nachoff publie un autre album inspiré par ses travaux, Patterns from Nature. Ses quatre mouvements décrivent des processus et des structures naturelles. Le compositeur bénéficie pour cela du soutien de musiciens d’exceptions, comme le Quatuor Molinari, le pianiste Matt Mitchell ou le percussionniste Satoshi Takeishi, ainsi que – pour les représentations sur scène – d’un quartet de cinéastes visionnaires. L’orchestration est complexe, le projet ambitieux mais le langage musical – dont les racines plongent, pour dire les choses vite, dans le terreau de la musique contemporaine et du jazz – se révèle souvent étonnamment parlant. Quinsin Nachoff explique sa démarche…
Quel a été le point de départ de ce projet ?
Quinsin Nachoff : « Cela remonte à plusieurs années. Le physicien Stephen Morris et moi avons fait connaissance vers 2015 et l’une des premières choses pour lesquelles il m’a aidé concernait un modèle de balle rebondissante qui a donné lieu à un morceau sur un album, judicieusement intitulé Bounce. J’ai ensuite reçu une commande pour écrire un concerto pour saxophone destiné au Turning Point Ensemble de Vancouver et Stephen et moi avons travaillé sur les données issues d’une de ses expériences sur la fissuration de la boue, que j’ai traduite en matériau musical pour cette pièce. Elle s’intitule Winding Tessellations et nous l’avons également enregistrée sur l’album qui vient de sortir. J’avais vraiment apprécié le travail avec Stephen et je savais que je voulais approfondir son domaine de recherche, les motifs émergents dans la nature, et structurer une œuvre plus longue autour de cela. Il a suggéré de se concentrer sur quatre domaines différents qui sont devenus les différents mouvements — Branches, Flow, Cracks et Ripples — et j’ai fait appel à un cinéaste différent pour chaque mouvement (Tina de Groot, Lee Hutzulak, Gita Blak et Udo Prinsen) puis conçu chaque mouvement pour différents solistes. Au cours de la phase de développement, chaque cinéaste, Stephen et moi-même, nous nous réunissions pour discuter de la manière dont nous pourrions intégrer soit une partie de ses recherches, soit les idées centrales d’un sujet particulier. Très tôt, Stephen nous a également orientés vers les écrits de Philip Ball sur le thème de la nature et des motifs. Nous avons donc également utilisé les livres de Philip comme sources, que ce soit Patterns in nature: Why the natural world looks the way itdoes et Nature’s patterns: A tapestry in three parts. Le fait que Philip rédige les notes de pochette de l’album a vraiment été passionnant, car il a également écrit sur la musique dans The Music Instinct. »
Qu’a apporté exactement Stephen Morris ?
Quinsin Nachoff : « Cela varie d’un mouvement à l’autre mais le lien avec son travail est parfois très direct. Par exemple, dans le quatrième mouvement, Ripples, le cinéaste Udo Prinsen et moi avons utilisé des données issues de l’« Icicle Atlas » de Stephen, une base de données qu’il a créée à l’aide d’une machine de laboratoire conçue pour faire pousser des glaçons, dans le but d’étudier leur formation et leur évolution dans des conditions contrôlées. L’Atlas contient plus de 230 000 images et vidéos en accéléré. Nous avons choisi un seul glaçon et Udo l’a intégré à la fin du film sous la forme d’un voyage en trois dimensions à l’intérieur même du glaçon. J’ai utilisé le profil du glaçon, qui s’effile jusqu’à un seul point, pour restreindre l’étendue de la musique, en commençant très large et en rétrécissant progressivement au cours du mouvement. Mais lorsque je travaille avec ces éléments, je ne m’intéresse pas uniquement aux données ou à la science. Il doit y avoir un équilibre avec les éléments poétiques, émotionnels et improvisés. Dans Ripples, ce rétrécissement progressif devient un long voyage qui se termine par la dissolution ou la sensation du poids silencieux d’une question sans réponse. L’orchestration des crescendos de grosse caisse, associée à un tube tourbillonnant, crée cette couleur sonore inhabituelle et mystérieuse qui conclut les quatre mouvements de l’œuvre. »
Est-il juste de percevoir dans Branches la croissance secrète des arbres qui tendent vers la lumière ?
Quinsin Nachoff : « Ah, vous percevez la poésie ! D’un point de vue technique, je travaillais avec les systèmes L, un modèle mathématique initialement développé pour décrire la croissance des plantes. Ils reposent sur des règles récursives simples : on part d’une instruction de base et on l’applique encore et encore, de sorte que des structures ramifiées apparaissent au fil du temps. Après plusieurs itérations, on obtient des formes qui ressemblent à des arbres, des veines ou des deltas fluviaux. Certains éléments musicaux de ce mouvement sont donc construits à partir de ces règles de ramification. Je pense qu’intuitivement, nous percevons que la structure nous est familière, mais pas d’une manière littérale et illustrative. J’utilise la science un peu comme Messiaen utilisait le chant des oiseaux dans certaines de ses œuvres ou comme Bartók imprègnait ses compositions de chants populaires. Je ne cherche pas à traduire littéralement le matériau de base mais je m’accorde une licence artistique et poétique pour en tirer un récit ou une architecture. Je fais aussi souvent appel à des solistes improvisateurs qui réagissent au paysage que je crée, ce qui apporte une dimension très différente de mystère et d’inconnu. »

Apparemment, ce ne sont pas les phénomènes naturels tels que nous pouvons les voir ou les entendre qui vous intéressent, mais les lois scientifiques qui régissent ces phénomènes. Est-ce ce que vous appelez des « motifs » ?
Quinsin Nachoff : « Je ne ferais pas une distinction aussi nette entre ces deux choses. La science n’est pas dissociée de ce qui se passe dans la nature. Elle est simplement une façon de décrire comment ces phénomènes prennent forme. Dans certains de mes premiers travaux, cette relation était plus directe. Pour le deuxième mouvement, Flow, j’ai travaillé avec un modèle de dynamique des fluides qui génère des formes visuelles ressemblant à des courants ou à de la fumée. Grâce à une sorte de synesthésie (un sens en chevauche un autre et le son peut sembler lié à la couleur, à la forme ou au mouvement), j’ai transposé ces éléments visuels en idées musicales évoluant lentement. On entend donc des répétitions, mais avec de légères variations et une transformation progressive au fil du temps. Cela fait partie de la structure sous-jacente, de sorte que, d’une certaine manière, on entend le mouvement des fluides ou des courants d’air réinventé sous une forme musicale. Mais d’autres éléments importants entrent également en jeu : on a Satoshi Takeishi qui improvise en réponse à l’ensemble et le Molinari String Quartet qui joue au sein de ce cadre en s’inspirant de l’improvisation. »
Le compositeur d’origine grecque Iannis Xenakis avait une approche similaire. Vous a-t-il influencé ? Quels autres compositeurs vous semblent proches de votre approche ?
Quinsin Nachoff : « Je ressens effectivement un certain lien avec Xenakis, notamment dans la manière dont les idées mathématiques et scientifiques peuvent façonner la structure sous-jacente d’une composition. Mais je resterais prudent quant à cette comparaison, car l’improvisation et la présence de musiciens improvisateurs occupent souvent une place centrale dans mon travail. Je suis également saxophoniste de jazz professionnel et cela s’entend dans ma musique de diverses manières. Mes influences vont de Brian Ferneyhough, Henri Dutilleux et Béla Bartók à John Zorn, Henry Threadgill, Maria Schneider et Kenny Wheeler. Ces derniers temps, je me suis plongé dans le contrepoint baroque et l’écriture canonique plus avancée. Il s’agit donc moins d’une lignée directe que d’un ensemble de courants différents qui alimentent ma musique. »
Y a-t-il une chance de voir un jour ce spectacle, avec sa dimension cinématographique, en Europe ?
Quinsin Nachoff : « Oui, j’adorerais le présenter en Europe. Dites-moi à qui m’adresser et nous ferons en sorte que cela se réalise. »
Photo de têtière :
Pour aller plus loin...
L'Icicle Atlas de Stephen Morris