On ne présente plus Fernand Deroussen, incontournable audio-naturaliste français, cofondateur de la sonothèque du Muséum national d’Histoire Naturelle. Il faut en revanche présenter Symphonies sauvages, le livre qu’il vient de publier aux éditions Rustica. Ce « Carnet de voyages sonore d’un audio-naturaliste » déroule mille anecdotes autour d’enregistrements réalisés de la Mauritanie à l’Islande. Chaque chapitre se termine par un QR code qui renvoie vers le son d’un oiseau, d’un insecte, d’un batracien ou d’un mammifère. Fernand Deroussen revient ici sur sa longue carrière…

On apprend en vous lisant que votre vocation est née en 1985, près d’un étang de Lorraine où chantait une Rousserole turdoïde. Cela a été un moment déterminant ?
Fernand Deroussen : « Oui ! C’était une espèce que je ne connaissais pas encore, que je n’avais jamais enregistrée, ni même observée. Son chant est très particulier. C’est presque un chant de batracien, proche de celui d’une grenouille : « Crac crac, crac crac ». On l’entend dans le livre en flashant le QR code. C’est le genre de chant qui surprend l’auditeur qui est près des roseaux. C’est là que j’ai testé pour la première fois un petit dictaphone qui m’a permis d’enregistrer ce chant puis de le réécouter le soir, une fois, deux fois, trois fois… Tellement qu’à la fin, j’ai usé la bande. »
Vous avez alors décidé de continuer sur cette voie avec un meilleur matériel…
Fernand Deroussen : « Oui mais il faut rappeler que j’ai toujours été un naturaliste. Je ne sais pas d’où cela me vient mais, tout petit, à 4 ou 5 ans, je me tenais déjà au milieu des bacs à sable pour observer les oiseaux, je ramassais les cailloux, je cherchais des fossiles… Tout naturaliste cherche sa voie. Pour certains, ça va être le dessin, pour d’autres, la photographie, pour d’autres encore le journalisme, l’écriture ou la science. Moi, j’ai longtemps cherché ma voie. Le dessin, la photographie ne me convenaient pas, il y avait toujours quelque chose qui me manquait. Jusqu’au jour où j’ai rencontré François Charon, un naturaliste qui enregistrait déjà la nature depuis plusieurs années. Il m’a prêté du matériel et m’a fait découvrir le son. Là, j’ai compris ce qu’était ma vocation : enregistrer la nature, l’écouter et la diffuser de la façon la plus précise, la plus fidèle possible, sans transformation. »

Vos textes décrivant les circonstance de chaque enregistrement sont très précis. Est-ce que vous prenez beaucoup de notes ? Ou est-ce que les sons éveillent vos souvenirs ?
Fernand Deroussen : « Il y a un peu des deux. Avant les années 1990, je notais juste les espèces que j’observais. Depuis, je suis devenu plus pointilleux sur les observations. Je prends des notes précises dans des carnets. Je dois en avoir 60 ou 70. Le son éveille le souvenir, c’est une évidence, bien plus que l’image, je trouve. Le son, c’est de la durée et le souvenir se développe justement dans la durée. Depuis 10 ou 15 ans, par ailleurs, je reprends mes carnets pour annoter mes observations et en faire les éléments d’un livre. »

Il est beaucoup question dans ce livre de nuits à la belle étoile. Contrairement à la photographie animalière, l’audionaturalisme est donc une activité nocturne ?
Fernand Deroussen : « En fait, on s’adapte au rythme biologique des animaux. Le photographe, lui, est assez gêné, parce que, la nuit, il est difficile de faire des photos, que le soir ou le matin, très tard ou très tôt, la lumière lui manque. Nous, avec le son, on peut travailler toute la journée. Ça commence avec les chorus du lever du jour, puis les insectes s’éveillent dans la matinée, le soir, les grenouilles prennent la parole et, la nuit, les sons les mystérieux apparaissent. Ça dépend des saisons, ça dépend des lieux, des espaces… A nous, ensuite, de nous adapter au comportement de la faune. »

Le premier enregistrement décrit dans le livre date d’il y a 40 ans. Qu’est-ce qui a le plus changé en quatre décennies ? Le matériel ou le nombre d’avions dans le ciel ?
Fernand Deroussen : « Le matériel a évolué de façon incroyable. Dans les premiers temps, on partait avec des magnétophones de 7 à 8 kilos, avec presque autant de poids de pile. On n’avait que des petites bandes de 12 centimètres, qui correspondaient à 5 ou 6 minutes d’enregistrement. Je me rappelle de l’un des premiers voyages que j’ai faits au Sénégal : j’avais emmené 30 ou 40 bandes, je suis revenu de mes 15 jours sur place avec 2 heures d’enregistrement. La dernière fois que je suis allé au Sénégal, je suis revenu avec 200 heures d’enregistrement ! Le matériel a évolué. Maintenant, on utilise des cartes SD, au format numérique, on n’a quasiment plus de limite. J’ai vécu ces 40 ans d’évolution, en partant d’un matériel qui coûtait très cher. C’était fou le prix que valait un Nagra ! Aujourd’hui, un Zoom F3 à 300 euros produit un son d’une qualité extraordinaire. Je suis passé de la bande analogique à la bande DAT (numérique), puis aux supports entièrement numériques. Aujourd’hui, autre chose change notre pratique, c’est ce qu’on appelle les « boites à son ». Avant, on ne posait pas de magnéto dans la nature toute une nuit. Il fallait toujours être présent à côté pour changer les piles. On tirait des câbles énormes, de parfois 200 ou 300 mètres de long, pour enregistrer les animaux. Aujourd’hui, vous posez l’un de ces magnétophones minuscules dotés d’une batterie autonome, avec une carte SD qui peut enregistrer 24 heures, dans un endroit où vous avez repéré des animaux, et vous revenez le lendemain. Le résultat est incroyable. Auparavant, on était obligé d’être en présentiel ; aujourd’hui, on peut s’absenter. Le plaisir n’est pas le même : je vous avoue que j’adore la présence des animaux. Mais leur comportement aussi n’est pas le même : ils sentent votre présence ; quand vous partez, les comportements sont très différents. »
Est-ce que vous constatez que l’attention portée à votre travail a changé ?
Fernand Deroussen : « Elle évolue. Peut-être grâce à la pollution sonore. Les citadins se rendent compte qu’ils vivent dans le bruit. L’expérience du Covid a ouvert leurs oreilles. Depuis, la question des sons de la nature et la question du silence ont gagné en importance. Mon ami Claude Chapuis, qui est décédé, disait que, dans les années 60, quand il sortait une parabole, où qu’il la pointe, il enregistrait un oiseau. A propos de ses derniers enregistrements, dans les années 2000, il me disait : « Où que je pointe ma parabole, j’enregistre un moteur ». C’est l’autre grande différence que j’ai observée en 40 ans : on est passé d’un fond sonore relativement calme à une pollution sonore omniprésente. Je parle du paysage sonore de nos régions, de l’Europe. Mais, grâce aux boites à son, on peut encore récupérer quelques moments privilégiés de calme et de silence. »
Photos : François Mauger
Pour aller plus loin...
Le site web de Fernand Deroussen
Le site web des éditions Rustica