La Cappella Forensis relit « L’homme qui plantait des arbres »

Il tourne, il tourne, l’homme qui plantait des arbres. A Bayonne le 30 janvier, le 31 janvier à Sauvagnon, dans les Pyrénées, le spectacle de la compagnie Cappella Forensis a déjà fait le tour de France plusieurs fois et continuera longtemps ainsi. On y entend un comédien, Laurent Chouteau, réciter L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono, en compagnie d’un clarinettiste, Damien Schulteiss, d’un joueur de marimba, Denis Kracht, et d’un accordéon, Sven Riondet. François Bernard, le directeur artistique de l’ensemble explique les raisons de ce succès…

D’où vous est venue l’idée de ce spectacle ?

François Bernard : « Ça date de l’époque où je travaillais beaucoup avec le château de Goutelas, un centre culturel de rencontres dans le Forez, au nord de Monbrison, dans la Loire. Ils organisaient un colloque autour du paysage et ils voulaient me commander un spectacle. Je suis à la fois un musicien et un grand lecteur. Deux œuvres me sont venues à l’esprit directement : L’homme qui plantait des arbres de Giono et Les Contes de ma Mère l’oye de Ravel, et notamment Les jardins féeriques. La musique et le texte me sont venus conjointement à l’esprit. Il se trouve que je suis passionné par les arbres, j’en ai toujours plantés. Je me suis rendu compte récemment que, quand j’avais créé un conseil municipal d’enfants dans mon village quand j’étais gamin, la seule chose tangible qu’on ait faite, c’est de planter de beaux arbres, des tilleuls et des chênes dans le jardin municipal. Aujourd’hui, j’ai une maison à la campagne et je passe mon temps à planter. J’y ai passé mon confinement et j’y passerai ma retraite. »

La nouvelle de Giono a plus de 70 ans mais elle est toujours d’actualité…

François Bernard : « Plus que jamais, oui. Elle nourrit une fascination pour les arbres, voire la nature en général, et pour le personnage d’Elzéard Bouffier. Il y a quelque chose de grand, de vraiment magnifique en lui. C’est une sorte de saint sans religion, de héros, qui agit sans aide, presque contre tout le monde. C’est avant tout une conscience. Il s’est rendu compte que le pays mourait par manque d’arbres. Il n’a besoin de rien, ni de l’État ni de subventions. C’est un homme, un vrai, au sens d’une certaine indépendance et, en même temps, de l’acceptation d’une interdépendance, puisqu’il sait que les hommes ne peuvent pas vivre sans la nature. Il l’accepte, il sait qu’il a une responsabilité, comme chacun de nous. Il y fait face avec des moyens qui sont à la fois modestes et énormes. Ce livre m’a vraiment marqué. C’est un exemple humain remarquable. »

Quelle bande-son avez-vous choisi pour accompagner ce texte ?

François Bernard : « Je ne parlerai pas de « bande-son », d’abord parce qu’il y a des musiciens sur le plateau. La musique n’est pas un accompagnement, c’est la poursuite d’un voyage. Deux éléments essentiels de la nouvelle m’ont mené vers cette voie : d’abord, la marche y a une dimension très importante ; ensuite, le processus est très lent mais inexorable, il va du minuscule, le gland, à des centaines d’hectares couverts d’arbres et une humanité qui retrouve sa place. La marche et ce processus d’accumulation sont des éléments assez fréquents en musique. Plusieurs œuvres me sont venues assez vite à l’esprit avec un tempo andante, allant mais pas trop rapide. Le processus d’accumulation, on l’appelle en musique « le développement » ou « la variation », deux techniques qui permettent de composer une œuvre entière à partir d’un petit motif, d’une mélodie, d’une cellule. Ce processus musical est à l’image du processus naturel que met en place Elzéard Bouffier. Au-delà du Jardin féerique des Contes de ma Mère l’oye, il m’a semblé que le premier et le cinquième mouvement de la Symphonie pastorale de Beethoven ou un impromptu de Schubert en sol bémol majeur, un peu plus méditatif, peut-être, mais qui a aussi cette rythmique et ce mode de développement, pouvaient aider, dans les trous du texte, à créer des images. Il y a quelque chose d’essentiel chez Giono, c’est l’idée du silence. Notre berger est vraiment un taiseux, comme Giono les aime. « Il connaissait la valeur des choses, il sut rester silencieux » écrit Giono à propos du garde-forestier. Les hommes qui connaissent la valeur des choses n’ont pas besoin de dire « C’est bien » ou « C’est mal ». Le bien et le mal ont une évidence en eux qui se passe de commentaires. Le commentaire affaiblit la lecture du bien et du mal. L’œuvre d’Elzéard Bouffier est bonne. Le garde-forestier et le narrateur se promènent dans la forêt et n’ont rien à dire. L’idée que l’action est plus forte que les mots est très importante chez Giono. Ce qui est bien, c’est que ça laisse de la place à la musique, qui, comme la promenade, est une manière d’observer la beauté des choses. »

Savez-vous comment les spectateurs réagissent ?

François Bernard : « Je ne vais pas être très modeste… Je suis ravi que ce spectacle fonctionne si bien. C’est le plus grand succès de la Cappella : on en est à 200 représentations, à peu près. On est allé plusieurs fois à Avignon. Ça ne dépend pas de moi. Le texte est magnifique, les musiques – je ne les ai pas composées, je peux en dire du bien – sont magnifiques. Il se dégage de l’ensemble un optimisme dont on a besoin aujourd’hui, un optimisme à la fois écologiste et humaniste. Les gens sortent de là avec le sourire et – j’espère – des projets. C’est pour ça aussi qu’on aime beaucoup le donner en représentations scolaires. En hiver et au printemps, on en profite pour distribuer aux gens des glands, en leur disant de continuer à elzéarbouffier. A tous les âges ça fonctionne et j’aime donner ce spectacle devant des jeunes parce qu’ils doivent entendre parler des arbres et de leur rôle, entendre parler aussi d’hommes qui se dressent et qui agissent pour le bien commun. Le garde-forestier qui ne parle pas beaucoup dit « Il a trouvé un fameux moyen d’être heureux ». Ce « fameux moyen » d’Elzéard Bouffier, c’est de se mettre au service des autres… »

Photo de têtière :
Pour aller plus loin…
Le site web de la Cappella Forensis

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