Labotanique avait fait sensation peu après le confinement avec un album dont chaque chanson s’enroulait autour d’une plante, Expressions végétales. Sur scène, ils jouaient même d’une sorte d’orgue végétal, touchant des feuilles ou des fleurs qui leur renvoyaient des sons. Que sont devenus depuis Ronan Moinet et Thomas Cochini, les deux ingénieurs agronomes devenus artistes ? Ils reviennent avec un nouvel album, à paraître au printemps, mais Ronan, la plume du duo, évoque également tous les projets qui les ont occupés ces dernières années…
Le duo a publié un premier album, Expression végétale, puis a énormément tourné entre 2021 et 2023. Que s’est-il passé depuis ?
Ronan Moinet : « Effectivement, il y a eu une grosse tournée : 80 dates dans toute la France, et même en Europe. Après ça, on a eu envie de se remettre au travail, parce qu’on avait découvert plein de choses, notamment le field recording ou la bioacoustique. On a mis tout ça dans notre grand bol créatif et, en septembre 2023, on est parti vivre sur une île située à Indre, juste à côté de Nantes, qui s’appelle « l’île La Motte ». Comme les peintres impressionnistes qui sortaient de leur atelier avec leur matériel, nous, dont les moyens de production sont devenus portatifs, nous avons créé notre petit studio directement sur une île, une île interdite aux humains. On a eu l’autorisation de Nantes Métropole pour y aller. On a enregistré là-bas, on a travaillé sur un carnet de bord et on a composé ce nouvel album. »
C’était en 2023. Trois ans ont passé…
Ronan Moinet : « Oui, on a lancé d’autres projets au sein de notre structure, Bruit vert. Les compositions et l’écriture avaient démarré sur l’île. Toute cette matière a maturé lentement. On a remis le nez dedans en 2024 et, en 2025, on a retravaillé ce qu’on avait capté sur l’île. Les sons ont été triturés et modifiés, les textes ont été repris. On a finalisé en studio ce qui va sortir en avril 2026. On se demandait comment sortir ce projet. C’est pour ça qu’il n’est pas sorti en 2025, parce qu’on voulait d’abord créer des dispositifs d’écoute. En fait, on n’a pas envie de tourner avec cet album. Ça ne nous semble pas propice. L’idée est de créer des moments d’écoute. On a une flotte de casques sans fil qui nous permet de faire entendre cet album qu’on considère comme une pièce sonore, une œuvre qui s’écoute de « a » à « z ». On veut réunir le public dans des lieux de nature où il n’y a pas d’électricité mais où il y a vraiment un rapport au monde vivant pour écouter cette pièce sonore. »
Pour comprendre votre démarche, il semble important de parler de vos projets parallèles. Vous semblez emprunter une autre voie que celle du disque de pop ordinaire, qui se compose d’une quinzaine de morceaux de 3 ou 4 minutes et dont on attend la suite tous les deux ans. Cette voie-là ne vous intéresse plus ?
Ronan Moinet : « Ce n’est pas que ça ne nous intéresse plus… Les projets se sont diversifiés et, pour celui-ci, on a cherché le format qui nous semblait le plus logique. Effectivement, quand on a sorti Expression végétale, on était dans une logique assez pop, on parlait de « pop végétale ». Là, on s’est éloigné de la pop. On avait envie de faire une expérience dans la nature. Un documentaire présente tout le processus. Ce nouveau format d’album nous semble intéressant, parce qu’il réconcilie le podcast et la musique. Après toutes les expériences qu’on a vécues, avec tous les projets qu’on a développés, mais aussi avec les nouveaux usages des plate-formes d’écoute, il est normal qu’on repense les formats. Quant aux projets de Bruit vert, ils ont en commun une approche arts / sciences et une logique de nouveaux récits : comment raconte-t-on le monde vivant ? Comment s’engage-t-on ? Il y a un vrai besoin de se battre pour le vivant. L’année dernière, on a bossé avec l’Office Français de la Biodiversité sur un projet qui s’appelle « Le peuple des algues ». On est allé interviewer une dizaine de personnalités qui passent leur vie parmi les algues. Il s’agissait de porter un nouveau regard sur ces organismes méconnus, de faire connaître la zone de l’estran au travers d’une exposition photographique et sonore. Je peux aussi citer « Le chant du palmarium », une installation sonore réalisée par Thomas dans une serre de la ville de Nantes. Il a conçu une plongée dans les écosystèmes de Guyane, à partir des enregistrements de Marc Namblard. Thomas développe en ce moment un projet qui s’appelle « Tomkin », un projet électro en solo, qui sera plus proche des codes des musiques populaires et notamment des sorties plus régulières d’album. Moi, je me suis orienté vers le champ de l’art contemporain, avec des performances. Mon projet « Perché » consistait à vivre 7 jours dans un arbre. L’année dernière, j’ai fait une autre expérience performative : j’ai vécu 7 jours comme un animal urbain sur une partie de l’île de Nantes qui est très sauvage. Cette année, je prépare une nouvelle performance qui va consister à vivre 7 jours allongé sur le sol pour questionner la nature du sol, la matière qui nous compose et ce qu’elle devient à notre mort. Il y a des orientations différentes en fonction des projets artistiques mais il y a vraiment un terreau commun : arts, sciences et nouveaux récits. »
La notion d’expérience semble beaucoup compter pour vous…
Ronan Moinet : « La logique de nos projets est effectivement de rentrer en contact avec le monde vivant. Le meilleur moyen est de plonger son corps dans ce monde. Chez Bruit vert, on est aujourd’hui 6 artistes associés. On a tous des parcours comparables : on a fait des études dans le champ de la biologie ou dans d’autres champs, on a longtemps été dans une démarche assez intellectuelle. Vivre des aventures, remettre le corps dans l’équation, ça nous intéresse beaucoup. On va chercher des impressions (je citais les impressionnistes tout à l’heure), on va reconstruire un rapport à ce qui nous entoure. Cela correspond à un besoin très fort à l’heure où on parle beaucoup d’intelligence artificielle ou de continent numérique. Peut-être que, ce que ne peut pas nous enlever l’IA, c’est notre présence au monde, la réalité extérieure. La notion d’aventure est dans le fait de provoquer des rencontres, pour, déjà, prendre plaisir à vivre, et ensuite générer un élan créatif. »
Vous parlez également souvent de « cinéma pour l’oreille »…
Ronan Moinet : « C’est la forme qu’on a souhaité pour ce nouvel album, qui est entre le podcast et la musique. Il y a une narration. On va d’un point « a » à un point « z » et on emmène le public avec nous. On le fait exister non pas par un concert mais par une écoute dans des lieux particuliers. On l’a déjà fait et c’est assez dingue. Le public est invité à fermer les yeux. Il le fait ou pas mais il y a de toute façon une attention extrêmement forte dans ce dispositif, presque plus forte que lors des concerts. Ça nous pousse à aller vers ce cinéma pour l’oreille. »
Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
Le site web de Labotanique
Le site web de Bruit vert