Il y a 70 ans, Olivier Messiaen commençait à écrire son Catalogue d’oiseaux, une œuvre hors norme, constitué de 7 livres qui donnent la parole à 13 volatiles étoiles (le loriot, la rousserolle effarvatte, la buse variable…) et à 64 de leurs compagnons ailés. Courant la campagne avec du papier à musique, un crayon et une gomme, le compositeur a pris des notes sur lesquelles il est si souvent revenu que l’ensemble dépasse largement la notion de catalogue pour devenir une ample fresque, riche de milliers de détails, de plus de deux heures. Le pianiste hispano-germanique Alfonso Gómez en publie une nouvelle version chez Kairos. Il explique pourquoi…

Pourquoi avez-vous voulu enregistrer une nouvelle version du Catalogue d’oiseaux et des Petites esquisses d’oiseaux d’Olivier Messiaen ?
Alfonso Gómez : « Messiaen me fascine tout particulièrement depuis que j’ai découvert sa musique, à l’âge de 15 ans environ. En 2021, après avoir joué de nombreuses œuvres de lui en concert, j’ai décidé d’enregistrer son cycle Vingt regards sur l’enfant-Jésus. Une fois ce projet terminé, j’ai progressivement commencé à étudier son cycle monumental suivant, Catalogue d’oiseaux, une œuvre complètement différente mais tout aussi magistrale. Apprendre le petit cycle Petites esquisses d’oiseaux était la suite logique de ce processus. »
Êtes-vous également un amoureux des oiseaux ?
Alfonso Gómez : « Oui, mais pas d’un point de vue ornithologique, plutôt d’un point de vue profane. Je pourrais passer des heures à observer un oiseau, ses mouvements, son comportement, ses couleurs, son chant… mais je suis totalement incapable de distinguer des centaines d’oiseaux comme Messiaen aurait pu le faire. »
À quoi pensez-vous lorsque vous jouez cette musique ? À des couleurs, comme Messiaen ?
Alfonso Gómez : « C’est difficile à expliquer mais, lorsque je joue cette musique, je pense aux différents types d’oiseaux, à leur environnement, au paysage qu’ils survolent, aux couleurs, voire au type de lumière et à la température, et je les intériorise. Messiaen a noté tous ces détails dans la partition, et notre travail en tant qu’interprètes consiste à les traduire en musique. »
Quelles difficultés avez-vous rencontré en interprétant cette musique ?
Alfonso Gómez : « Le cycle Catalogue d’oiseaux est l’une des œuvres les plus difficiles de tout le répertoire et sans aucun doute le plus grand défi que j’ai jamais relevé. Les rythmes sont extrêmement compliqués, la vitesse souvent inhumaine, les défis techniques inimaginables… Un autre défi majeur était l’endurance physique et mentale requise, car l’œuvre dure près de trois heures. Mais le plus difficile était peut-être de donner à chaque oiseau (77 au total) une personnalité différente, ce qui était très important pour Messiaen. »
Nous, les Français, nous le considérons comme un compositeur très important mais Messiaen est-il connu en dehors de la France ?
Alfonso Gómez : « Messiaen est considéré comme l’un des plus grands compositeurs de l’histoire dans de nombreux pays, pas seulement en France. Il est même possible qu’en France, vous ne soyez pas conscient de l’ampleur de l’admiration du public international pour Messiaen. »
Vous aviez déjà enregistré des œuvres de Messiaen auparavant. Allez-vous continuer dans cette voie ?
Alfonso Gómez : « Au total, j’ai enregistré deux albums avec 5 CD de musique de Messiaen. Pour l’instant, je n’ai pas prévu d’autres enregistrements de Messiaen mais je sais que sa musique m’accompagnera toute ma vie. J’y ai investi beaucoup de temps, d’efforts et d’énergie, mais cette musique m’a aussi beaucoup apporté : j’ai appris qu’avec le piano, on peut peindre des paysages et donner vie aux oiseaux. Mais surtout, j’ai appris à écouter la nature. »
Photo de têtière : Francisco Javier Corador (via Pixabay)