Aptère : « C’est en jouant de la musique qu’on arrive à voler »

Un nom est un sas, une porte qui ouvre sur mille idées. La violoncelliste Lina Belaïd et l’accordéoniste Antoine Girard, lorsqu’ils se sont associés, ont choisi pour nom commun « Aptère », un mot qui éveille immédiatement l’attention des amoureux des oiseaux : l’adjectif désigne les volatiles dépourvus d’ailes. Le rapport avec les compositions espiègles et expertes des deux musiciens – pour la plupart ancrées dans le répertoire populaire européen et désormais réunies dans un premier album intitulé « Aptèroïdes » – semble lointain mais ce n’est qu’une première impression. En réalité, ce nom de baptême entraîne autant les artistes que leur public vers de nouveaux horizons. Antoine Girard s’en explique…

Où avez-vous rencontré Lina Belaïd ?

Antoine Girard : « Dans un univers urbain, en région parisienne, dans le 93 précisément… J’ai longtemps vécu en région parisienne et on a habité dans le même quartier sans le savoir. Un jour, après le concert d’amis en commun, on a discuté de musique. Par la suite, on s’est souvent retrouvé dans des sessions d’improvisation, avec d’autres amis. Elle a ensuite habité dans l’Ain. Moi, qui suis originaire de la région Rhône-Alpes, je passe beaucoup de temps dans la Drôme, à la campagne. On a joué ensemble dans l’Ain puis on a fait des sessions dans la Drôme. »

Et c’est ainsi qu’est né le duo…

Antoine Girard : « Le festival Lumières de Lyon cherchait des duos acoustiques. On a monté un répertoire à partir de musiques qu’on avait en commun : Lina joue aussi de la valse musette et de la musique des Balkans. Tous les deux, on a voyagé et on apprécie les musiques orientales. On s’est d’abord produit sous le nom de « Pouêtte ». Assez rapidement, on a donné de petits concerts chez l’habitant, pour se roder. Quand le label BLAST ! a proposé de produire notre album, on s’est dit qu’on allait composer des musiques. « Pouêtte » est un nom rigolo mais on s’est dit qu’il allait desservir notre propos, puisque notre musique n’est pas que rigolote. »

C’est là que vous avez choisi « Aptère » pour nom…

Antoine Girard : « C’est parti de trucs qui nous faisaient rigoler… Dans la Drôme, on répétait dans un endroit où ils produisent des kiwis. Chaque fois qu’on se voyait, je ramenais des kiwis, des petits ou des gros (si c’était la saison, bien sûr). Lina a écrit un morceau qu’elle a décidé d’appeler « Vie et mort d’un kiwi » pour évoquer l’oiseau kiwi, qui ne peut pas voler. Il ne doit sortir que la nuit, pour ne pas être mangé par ses prédateurs. Un petit film d’animation de Dony Permedi montre un kiwi qui rêve de voler. Notre imaginaire a commencé à se développer autour de cet animal. Son nom scientifique, « Apterix », nous faisait rigoler mais, comme il pouvait prêter à la raillerie, on a opté pour le mot « aptère », qui vient du grec « apteros » (et on a beaucoup d’amis en Grèce). « Aptère » est sérieux mais renvoie tout de même à notre imaginaire décalé. »

Est-ce que cela répond à un intérêt pour les oiseaux ?

Antoine Girard : « Oui, pour les animaux en général. On n’est pas des spécialistes mais on s’est aperçu en en parlant qu’on regardait l’un et l’autre des reportages à ce sujet. L’endroit où on répète dans la Drôme est proche de la forêt. On observe des mésanges, des rouge-gorges, des grives musiciennes… Chez l’être humain, il y a beaucoup de fantasmes à propos du vol. Voler, c’est ce qui nous relie à la fiction, à l’imaginaire. S’identifier à un oiseau qui ne peut pas voler, dont les ancêtres ont eu des ailes qu’ils ont perdu au cours de l’évolution, donne du sens à ce qu’on fait. J’avais en effet lu un livre de Donna Haraway, une autrice féministe, qui parle du rapport des êtres humains aux autres espèces. Un autre morceau, Güzel alouette, est né d’une petite ritournelle qu’on a co-composée à partir d’improvisations. On l’a associée à une alouette et on l’a développée pour en faire une suite de plus de 9 minutes. On l’a enregistrée avec un percussionniste sur des rythmes gréco-turcs. Dans le jazz aussi, chez Charlie Parker notamment, ou dans la musique en général, chez Camille Saint-Saëns par exemple, il y a souvent des références aux oiseaux. D’une certaine façon, s’identifier au chant des oiseaux est, pour un musicien, un peu bateau mais on voulait dire que c’est en jouant de la musique qu’on arrive à voler, à s’élever, à s’échapper. On a imaginé qu’un aptère pouvait être un mélange d’oiseau et de coléoptère. Pour le graphisme, on a demandé à une artiste d’imaginer un animal qui n’existe pas vraiment. Tout ça pour dire que c’est plus une question d’imagination que de connaissances scientifiques. Ceci dit, depuis qu’on a choisi ce nom, on a des discussions très riches avec des gens qu’on rencontre, qui travaillent sur les insectes ou les oiseaux. Chaque fois, on apprend des choses. C’est chouette… »

Il y a sur cet album un interlude bruitiste qui s’appelle « Cuits ». Est-ce un message ?

Antoine Girard : « On avait besoin d’une transition. J’ai utilisé le son de vieux disques de musette, celui d’un teaser vidéo où on entendait de petits oiseaux et celui d’une session où on jouait sur un vieil orgue qui grinçait. Il fallait trouver un nom à ce montage. Comme je suis un peu potache, parfois, je l’ai appelé « Cuits » avec un « t ». Le sens est double. Est-ce « cuit » pour les oiseaux ? En tout cas, le mot évoque la vulnérabilité des espèces, en particulier des oiseaux (et des insectes), qui figurent parmi les animaux qui disparaissent le plus vite en ce moment. »

Photo de têtière : Gayleen Froese (via Pixabay)
Pour aller plus loin...
La page web du label BLAST ! consacrée à Aptère

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