Bosque Vacío : « Chez les Lacandons, l’écoute est relationnelle et intentionnelle »

Le premier janvier 1994, le monde apprenait, interloqué, l’existence d’une forêt tropicale dont il ignorait tout, parce qu’une armée zapatiste avait pris par surprise quelques villes du sud du Mexique et publié un manifeste intitulé la « Déclaration de la Selva Lacandona ». Trente ans ont passé. Le zapatisme a évolué sans totalement disparaître mais ce n’est pas pour ce genre de révolution que les artistes sonores Leena Lee et Guillermo Guevara
se sont rendus à Nahá. Dans ce petit village isolé au cœur de la forêt, les derniers descendants directs des Mayas au Mexique maintiennent vivantes des coutumes et des croyances transmises de génération en génération. Après Cantera Oriente (2023), un album qui explorait les zones humides des environs de Mexico, le duo Bosque Vacío publie Aves de Nahá (« Les oiseaux de Nahá »), qui s’appuie sur les sons de la forêt. Un projet de longue haleine que le duo présente d’une seule voix…

Pourquoi avez-vous voulu aller travailler avec la communauté lacandone de Nahá ?

Bosque Vacío : « Notre travail a débuté par un intérêt artistique pour une écoute lente et incarnée, pour des modes de perception de l’environnement qui dépassent les cadres qui réduisent trop souvent la nature à une ressource ou à un objet de connaissance. Nous sommes attirés par d’autres formes de connaissance, où l’écoute n’est pas un acte passif, un moment de réception, mais une forme de relation active avec le monde vivant. Au cours de cette recherche, nous avons découvert les travaux interdisciplinaires de Francisca Zalaquett, une spécialiste des études mayas, des travaux menés en collaboration avec l’anthropologue Alice Balsanelli, l’anthropologue social Rodrigo Petatillo Chan, le biologiste des vertébrés Fernando González-García et Miguel García Cruz, un naturaliste et garde des aires protégées de Nahá et Metzabok. Leurs travaux explorent la signification des oiseaux et de leurs chants au sein des communautés lacandones de Nahá et Metzabok. Ils montrent que les oiseaux sont perçus comme des acteurs à part entière d’un environnement partagé, des êtres dont les voix signalent des événements, accompagnent le quotidien et relient différentes dimensions de l’expérience. Ce qui nous a particulièrement marqués, c’est la manière dont l’écoute apparaît ici comme une forme de savoir incarné, ancrée dans l’attention, la mémoire et une coexistence où humains et autres êtres sont égaux en dignité. L’écoute est continue et corporelle, elle est intimement liée aux rythmes du quotidien. La découverte de ces recherches a été une source d’inspiration majeure pour notre projet, car elle répondait directement à une conception de l’écoute qui nous intéresse profondément, même si nous sommes pleinement conscients qu’une vie entière consacrée à une telle écoute ne peut qu’effleurer le potentiel de cette pratique. »

Quelle importance revêtent les oiseaux pour les habitants de Nahá ?

Bosque Vacío : « Dans la conception lacandone de la jungle, les oiseaux occupent une place prépondérante dans l’idée que les habitants de Nahá se font de leur environnement. Leurs chants sont des signaux significatifs qui renseignent sur l’état du monde. Certains chants annoncent des changements météorologiques ou des transitions d’une saison à l’autre, d’autres sont liés à des événements de l’environnement. D’autres encore s’inscrivent dans des récits rituels et cosmologiques. Cette attention n’est pas instinctive, mais cultivée. Elle se développe grâce à une longue coexistence avec la jungle, à une familiarité avec le comportement et le chant des oiseaux, qui s’accumule tout au long d’une vie et se transmet de génération en génération. L’écoute, en ce sens, est une compétence, une manière de rester orienté au sein des relations qui constituent le monde. Cela contraste avec de nombreuses habitudes d’écoute urbaines, où les sons naturels ont tendance à se fondre dans l’arrière-plan, à passer inaperçu. Chez les Lacandons, l’écoute est relationnelle et intentionnelle, elle vise à comprendre ce que font les autres êtres et la signification de leur présence. La différence ne réside pas simplement dans l’attention, mais dans la compréhension sous-jacente du type de monde que l’on écoute. »

Comment cette écoute spécifique à Nahá a-t-elle influencé votre musique ?

Bosque Vacío : « Notre travail a toujours consisté à considérer la nature et la culture comme indissociables. Les sons de l’environnement n’ont jamais été pour nous de simples matériaux, mais des voix porteuses de rythme, de présence et de sens au sein de leurs propres contextes. La découverte de l’écoute lacandone a nourri et approfondi cette sensibilité, offrant un exemple concret de ce que cette compréhension peut signifier lorsqu’elle est pleinement ancrée dans un mode de vie. Cette inspiration se reflète dans la structure et la sensibilité de nos compositions. Nous travaillons avec des atmosphères tonales et harmoniques conçues pour rester sensibles aux qualités de l’environnement sonore lui-même. Nous permettons aux enregistrements, aux récits et aux textures acoustiques de nourrir notre imagination. Les compositions que nous créons sont nos propres histoires, nées de tout ce que la recherche met en mouvement. Notre but n’est pas de représenter ou de reproduire la jungle mais de parvenir à une harmonie à travers des environnements sonores où l’auditeur, le son et le lieu ne sont plus séparés, mais s’enrichissent activement les uns les autres. Pour que l’écoute devienne incarnée, nous avons besoin d’un point de connexion, de quelque chose qui rende ce que nous entendons accessible. C’est pourquoi le récit est au cœur de nos compositions : à travers les histoires, le chant d’un oiseau devient plus qu’un simple fond sonore, plus qu’une simple beauté, il acquiert une présence et une signification propres. Ainsi, nous invitons le public à appréhender le monde tel qu’il est réellement, un monde où tous les êtres qui y vivent sont inextricablement liés. »

Comment cette expérience s’inscrit-elle dans votre parcours d’artistes sonores ?

Bosque Vacío : « Cette expérience est une étape marquante dans une démarche plus longue, qui vise à approfondir notre façon de composer et notre compréhension de ce que la composition à partir d’enregistrements de terrain peut effectivement permettre. Pour nous qui travaillons dans le domaine du son environnemental, l’enregistrement et l’écoute sont avant tout des formes de rencontre active avec le monde vivant. Pas un outil pour cadrer, mesurer ou imiter la nature, mais une invitation à la rencontrer. Ce qui nous a attirés vers les enregistrements de terrain, c’est la possibilité de partager avec autrui une petite partie de l’interconnexion qui réside au sein d’un environnement. Le son nous traverse, nous situe dans un environnement et peut rendre présent ce qui, autrement, resterait abstrait ou invisible. Grâce à cette proximité, ce qui semble d’abord lointain – la vie dans la jungle, le savoir contenu dans le chant d’un oiseau – peut devenir quelque chose dont le public se sent proche, peut-être même un sujet qui lui tient à cœur. Nous croyons que cette capacité d’écoute est avant tout une expérience affective, une volonté d’être touché par d’autres formes de vie, une affirmation que nous partageons cette planète avec des êtres dont l’existence est aussi importante que la nôtre. Dans les mois ou les années qui viennent, nous prévoyons de continuer à explorer des sociétés où l’écoute est une forme de relation active avec le monde vivant. Nous souhaitons cultiver cette manière d’écouter comme une connaissance incarnée en développant des installations, des partitions textuelles, des environnements sonores et des ateliers d’écoute communautaires qui poursuivraient cette forme de dialogue environnemental. Nous nous appuyons sur la pratique artistique, les études sonores et la pensée écologique, dans l’espoir de rapprocher les publics des mondes qu’ils habitent. »

Photo de têtière : Sameera Madusanka (via Pixabay)
Pour aller plus loin...
Le site web de Bosque Vacío

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