Avant même qu’il ne sorte, le livre de Caroline Boë avait déjà reçu un prix pour sa pertinence scientifique. Caroline Boë se livre en effet à une enquête éclairante sur ce qu’elle appelle « Ces sons qui nous envahissent » : bruits à peine perceptibles des ventilations, des transformateurs électriques, des antennes relais… Elle convoque des dizaines de penseurs – de la docteur en philosophie Carmen Pardo Salgado qui écrit la préface au professeur Roberto Barbanti qui se charge de la postface, en passant par Pierre Schaeffer et Raymond Murray Schafer – pour situer ces sons dans le contexte plus large de l’évolution de l’écoute. Puis, elle les met en jeu dans une recherche-création des plus pertinentes. Après avoir lu son essai, il devient impossible d’écouter notre environnement sans les remarquer…
Pourquoi avoir choisi ce titre, Ces sons qui nous envahissent ? Faut-il y voir un jugement de valeur ?
Caroline Boë : « Oui, certainement. J’ai l’impression d’être envahie à mon insu, en dehors de ma volonté, par des sons qui gâchent mon univers sonore. »
Le verbe « envahir » renvoie au vocabulaire militaire. Ces sons sont-ils nuisibles ?
Caroline Boë : « Oui. Les sons dont je parle sont des sons de faible intensité, généralement à fréquence constante. Notre cerveau a tendance à les filtrer. Ils sont nuisibles parce que cet exercice de filtrage est épuisant. Ils provoquent, comme l’a montré Bernie Krause, des maladies ou des gênes : des insomnies, de l’hypertension artérielle… Pour moi, ils sont d’autant plus nuisibles que ce filtrage est inconscient et nous éloigne de la réalité, du réel au sens lacanien du terme. Ce livre est un avertissement, une invitation à prendre en compte ces phénomènes. »

Votre livre commence par une sorte de généalogie de la réflexion sur les sons, depuis le vingtième siècle. Vous citez et expliquez les positions de nombreux auteurs et autrices. Si vous deviez n’en nommer ici que deux ou trois, lesquels choisiriez-vous ?
Caroline Boë : « Je n’établis pas de hiérarchie. Ceux qui m’ont marquée, du côté de la musique, ce sont John Cage et Luigi Russolo. Du côté de la philosophie, je parlerais de Guattari. En voilà trois ! »
Il est vrai que le nom de Guattari revient dans chaque chapitre. C’est votre guide ?
Caroline Boë : « Disons que sa manière d’allier l’environnement, la santé mentale et la santé sociale me parle. J’aime sa façon de réfléchir à tout en prenant en compte en permanence ces trois dimensions. D’autre part, il était psychanalyste, ce qui m’intéresse beaucoup. »
Vous êtes artiste. Au détour d’un paragraphe, vous dévoilez que vous composez depuis une trentaine d’années. Quel genre d’œuvres conceviez-vous avant le projet Anthropophony ?
Caroline Boë : « J’ai fait beaucoup de musiques sur commande pour des médias : pour la télé, la radio, des films institutionnels… De la musique fonctionnelle. J’ai également conçu quelques créations de musique contemporaine pour le plaisir, pour la recherche, ainsi que quelques installations sonores dans des expositions d’art contemporain. »
Antropophony est un projet en trois volets…
Caroline Boë : « Le projet se développe en trois actes. D’abord la sonothèque en ligne Anthropophony.org qui donne à écouter des sons qui nous envahissent. C’est une sonothèque collaborative. Hier encore, quelqu’un a posté un son. C’est très libre : tout le monde peut poster ce qu’il ou elle pense être de la pollution sonore. Cette sonothèque répertorie et cartographie les nuisances sonores de faible intensité et de fréquence constante que nos oreilles filtrent. »
C’est le premier volet…
Caroline Boë : « Oui. Le deuxième volet, ce sont les balades sonores à oreilles nues. On se balade sans être équipés de la moindre technologie. Je propose des parcours que j’ai préparés à l’avance, ponctués par des sons qu’il me semble intéressant de faire remarquer au public. Je pousse le public à chasser les sons, à les découvrir et à chercher d’où ils peuvent provenir. L’objectif est de prendre conscience de l’intégralité de l’environnement sonore dans lequel nous sommes plongés sans en avoir conscience. Le troisième acte se compose d’installations sonores spatialisées. C’est plutôt ludique. J’essaie de faire participer le public. Le dispositif consiste, par exemple, en huit ou dix enceintes qui spatialisent le son. Elles émettent une composition préétablie, conçue à partir de sons qui proviennent de la sonothèque. Le public est invité à choisir d’autres sons, qu’il va porter avec des mini-enceintes. Il les choisit à partir de cartes qui représentent les sons que des contributrices et contributeurs ont postés. Les participantes et participants qui diffusent des sons avec des mini-enceintes supplémentaires portables interviennent donc dans la composition et dans la spatialisation. Je laisse le public construire sa propre installation. »

Qu’est-ce que ce projet en trois volets vous a appris que vous ne saviez pas déjà ?
Caroline Boë : « Il m’a appris que l’on peut prendre du plaisir à écouter des sons qui nous dérangent. C’est la principale leçon. C’est un peu surprenant, je ne m’y attendais pas du tout. Moi-même, j’y ai pris du plaisir, à force d’écouter en finesse leurs variations (même si la fréquence est constante, il y a tout de même de fines variations). J’ai fini par m’habituer à ces sons, après les avoir décontextualisés, les avoir coupés de la source, de l’origine. C’est ce que j’ai ressenti personnellement mais, en analysant les commentaires des personnes qui m’ont accompagnée dans les balades sonores ou sont entrées dans les installations, j’ai constaté que je n’étais pas la seule. On peut rejeter certaines choses et, malgré tout, les aimer. C’est la raison pour laquelle j’ai appelé ces sons « attachiants ». »
Pour donner quelques exemples, on parle là de sons de frigidaires…
Caroline Boë : « On entend dans les rues, un peu partout, les sons des transformateurs de haute-tension électrique qui modifient le courant en 220 volts. Il y a aussi beaucoup de climatiseurs, surtout à Marseille, et puis toutes les ventilations du matériel électronique : tout ce qui est électronique est ventilé et tout ce qui ventile produit du son. »
Votre objectif est le soin de l’écoute. Est-ce le son qui soigne ?
Caroline Boë : « Non, c’est notre manière d’écouter. On va se soigner nous-mêmes en écoutant différemment, en écoutant les autres, en écoutant le monde, en s’écoutant soi-même. J’ai élaboré la notion d’une « maison du soin de l’écoute », inspirée de la « maison de l’écoute » de Carmen Pardo. Dans la « maison du soin de l’écoute », on est à la fois attentif aux autres, attentif à soi-même et attentif au monde. C’est donc une pratique écosophique, qui s’ancre dans les trois écologies de Guattari, sociale, mentale et environnementale. J’ai conçu une typologie des différentes postures d’écoute. Elles se mélangent souvent, on passe facilement de l’une à l’autre. Je me suis basée pour cette typologie sur les commentaires des personnes que j’ai interrogées dans le cadre du projet Anthropophony. J’ai appelé la première écoute « écoute physiologique et défiltrante ». C’est l’écoute qui permet de prendre conscience du monde qui nous entoure et de s’apercevoir que l’on filtre des sons qui nous fatiguent à notre insu. La deuxième est l’ « écoute acousmatique esthétique ». Elle est plus musicale, plus artistique. Elle permet d’apprécier l’onde sonore pour elle-même, sans aucun jugement de valeur. Elle s’intéresse au son décontextualisé de sa source. J’ai appelé la troisième « écoute émotionnelle introspective ». Elle nous permet de nous retrouver face à nos émotions et aux sentiments qui sont liés à l’écoute. Elle nous invite à nous découvrir nous-mêmes : il y a des sons que l’on aime, des sons que l’on n’aime pas, des sons qui agacent, des sons qui font très plaisir… J’ai appelé la quatrième « écoute causale et militante ». Je m’inspire de l’écoute causale décrite par Michel Chion. Cette écoute permet de relier un son à sa source, souvent une machine, puis de dénoncer les anomalies sonores qui relèvent de la pollution environnementale. Chaque son inframince représente une pollution. Enfin, la dernière écoute, je l’ai appelée « relationnelle et sociale ». Elle représente l’écoute des autres. Elle nécessite de prêter attention aux sons que l’on produit soi-même. La relation avec les autres peut s’étendre aux autres espèces. Je n’en parle pas spécialement dans mon livre mais c’est une évidence. »
Photo de têtière : François Mauger
Photo de la promenade sonore : Sébastien Mariat
Pour aller plus loin...
Le site Anthropophony.org