Cheryl E. Leonard : « L’album exprime mon inquiétude pour l’Arctique »

Cela vous a peut-être échappé mais 2025 est l’année internationale de la préservation des glaciers. Le label d’enregistrements de terrain Forms of minutiae leur a consacré une série complète d’albums, signés par Pablo Diserens (son directeur artistique), Ludwig Berger, Yoichi Kamimura, Vadret da Morteratsch et Marc Namblard. Il n’a pas oublié l’une des plus grandes spécialistes de l’enregistrement en Arctique, l’artiste sonore Cheryl E. Leonard. Near the bear, son nouvel album, mêle aux enregistrements de terrains des sons produits à partir d’objets trouvés dans les régions polaires et des improvisations rythmiques réalisées sur les sites qu’elle a visités. Ses explications depuis San Francisco…

Certaines des enregistrements qui constituent le cœur de cet album remontent à 2011. Quand avez-vous commencé à vous intéresser à l’Arctique ?

Cheryl E. Leonard : « Je m’intéresse à l’Arctique depuis le milieu des années 1990, lorsque j’ai fait mon premier voyage en Alaska avec un ami. On est parti randonner pendant quelques semaines, un peu sur un coup de tête. À l’époque, c’était l’endroit le plus sauvage auquel nous pouvions penser, l’endroit le plus sauvage que nous étions réellement en mesure de visiter, alors nous y sommes allés ! Nous aurions volontiers marché jusqu’au sommet de l’Alaska [NdA : le Mont McKinley (6190 mètre)] mais nous étions inexpérimentés, nous manquions d’équipement adéquat et nous n’avions presque pas d’argent. Ainsi, même si nous avons vécu des aventures palpitantes, nous n’avons pu explorer que la péninsule de Kenai et les environs d’Anchorage, à environ 750 km au sud du cercle arctique. Bien que je n’aie techniquement pas mis les pieds dans l’Arctique lors de ce voyage, cette première excursion m’a amené à associer le grand nord à l’aventure, à la nature sauvage et à la liberté, et a suscité en moi une profonde fascination pour les régions polaires. »

L’album ne se compose pas uniquement d’enregistrements sur le terrain ; vous jouez également sur des objets que vous avez ramassés au Svalbard et au Groenland. Lesquels, exactement ?

Cheryl E. Leonard : « J’étais assez limité dans le choix des objets naturels que je pouvais légalement ramener du Svalbard, je n’ai donc que des pierres et des coquillages provenant de là-bas. Les pierres sont pour la plupart de petites dalles inclinées, sur lesquelles j’ai joué des mélodies et des bourdonnements. Les coquillages sont très petits, j’ai donc produit des sons subtils en en tenant plusieurs dans ma paume et en les faisant rouler doucement, ainsi qu’en les laissant tomber et en les faisant rebondir sur les dalles de pierre. Certains objets, certains matériaux naturels provenant de l’Antarctique et de Californie sont également utilisés dans l’album : des coquillages et patelles, du sable, du bois flotté, des plumes, des os d’oiseaux et du sel marin, ainsi que des flûtes en algues et la « kelpinet » (un instrument fait d’algues séchées, avec un bec de saxophone fixé à une extrémité). Quelques compositions incluent des sons provenant d’objets artificiels tels que des lames de scie et du verre, et Mørketid est né d’une improvisation sur des balustrades métalliques résonnantes dans la ville fantôme soviétique de Pyramiden. J’aime travailler avec des instruments fabriqués à partir d’objets trouvés, en particulier des objets naturels, car ils produisent une multitude de timbres, de sons et d’ambiances uniques. Des sons clairs et aigus aux bruits granuleux et texturés, chaque objet ou matériau spécifique possède son propre ensemble de voix. C’est amusant à découvrir et souvent très surprenant ! Ces instruments me permettent également de rester humble et flexible, car ils refusent parfois de faire ce que je veux, ce qui pousse ma musique et ma réflexion dans de nouvelles directions. Comme les lieux sauvages, je dois les respecter et suivre leurs conseils. De plus, ces objets sont un lien direct avec les endroits reculés dont ils proviennent, tant pour moi en tant que compositeur et interprète que pour les auditeurs. J’aime l’idée que de petits morceaux d’un lieu contribuent à faire entendre ses histoires. »

Jouer avec ces objets est-il également un moyen de réduire l’apport de l’électronique, généralement très présent dans les albums d’enregistrements de terrain ?

Cheryl E. Leonard : « Les sonorités brutes de mes objets trouvés sont si uniques, si captivantes, que, mis à part l’amplification, l’utilisation d’un traitement électronique supplémentaire me semble inutile. Je pense que davantage d’électronique ne ferait que nuire à ma musique, en ajoutant des couches supplémentaires de médiation, nous éloignant ainsi des lieux sur lesquels ces morceaux sont basés. De plus, j’aime la physicalité du travail direct avec les objets. Interagir avec eux par le toucher est amusant, ancré dans la réalité et authentique. Il me semble également important que le public puisse voir les objets joués en direct sur scène, afin de constater par lui-même d’où proviennent les sons et comment ils sont produits. Cela dit, de nombreux artistes créent une musique merveilleuse à l’aide d’appareils électroniques et j’aime l’écouter. Je n’ai rien contre la musique électronique, mais elle n’est tout simplement pas au centre de ma pratique musicale. »

Vous avez également demandé l’aide de Phillip Greenlief pour le premier morceau. Qui est-il ?

Cheryl E. Leonard : « Phillip Greenlief est un compositeur, improvisateur et joueur de saxophone phénoménal qui m’a aidé à interpréter plusieurs de mes compositions sur l’Antarctique en live sur scène par le passé. Lorsque la plasticienne Oona Stern et moi étions au Svalbard, notre navire a fait escale à Moffin Island, un important lieu de repos pour les morses. Nous devions débarquer sur l’île et j’espérais y enregistrer les morses mais le temps était si mauvais que nous n’avons pas pu quitter le navire. Nous avons aperçu quelques jeunes curieux qui ont nagé vers notre navire pour l’inspecter mais il était impossible d’enregistrer leurs cris. Les morses est une espèce importante touchée par le changement climatique. Nous voulions à tout prix créer une œuvre sur ce thème. J’ai donc dû faire preuve de créativité pour trouver des sources audio pour ma composition. J’ai fait quelques recherches et j’ai appris que les morses produisent une gamme étonnante de sons, tant au-dessus qu’au-dessous de l’eau. Il s’agit notamment de grognements, de grommellements, d’aboiements, de reniflements, de sifflements doux, de grincements, de cliquetis, de coups, de tapotements et même de sons semblables à ceux d’une cloche. Beaucoup de ces sons m’ont rappelé les techniques avancées de saxophone que j’avais entendues chez Phillip, alors je l’ai invité à les recréer. Afin de relier plus étroitement ces simulations de morses à l’océan, je lui ai suggéré d’utiliser des kelpinets (ces morceaux tubulaires de varech séché, munis d’un bec de saxophone à une extrémité) plutôt que des saxophones. Comme prévu, pendant que nous expérimentions ensemble, Phillip a plaisanté : « I am the walrus! » [NdA : référence à une chanson des Beatles]. Après avoir développé une palette sonore pour la pièce, les sons de Phillip sont devenus la base de ma composition Moffin. »



Inclure dans cet album des sons provenant d’activités humaines est-il une façon de partager votre inquiétude quant à l’avenir de l’Arctique ?

Cheryl E. Leonard : « L’album dans son ensemble, quelles que soient les sources sonores utilisées pour chaque morceau, exprime mon inquiétude pour l’Arctique. Ceci dit, j’ai choisi d’intégrer à cet album des sons provenant de matériaux ou de structures artificiels d’une manière que je n’avais pas vraiment explorée dans mes travaux précédents. Je compose généralement à partir de sons et d’instruments naturels, mais dans Near the Bear, j’ai inclus des sons provenant de lames de scie, de béchers en pyrex, de ruines d’exploitations minières et de la goélette sur laquelle nous avons navigué. Cette insistance reflète mes expériences au Svalbard, où la plupart des sites que nous avons visités contenaient des vestiges d’activités minières, de chasse à la baleine et de piégeage. Les cicatrices laissées par ces exploitations historiques des ressources naturelles du Svalbard ressortaient vraiment au milieu de toute la beauté naturelle du Haut-Arctique et il me semblait important d’inclure, de reconnaître ces histoires dans ma musique. Les écosystèmes arctiques sont toujours exposés à un risque élevé de développement et d’exploitation. Ils sont actuellement au cœur d’ardents débats politiques internationaux. Enfin, ils constituent la région de la planète qui se réchauffe le plus rapidement. J’espère que ma musique pourra aider les auditeurs à se sentir proches de cet endroit extraordinaire et fragile. Même si nous sommes physiquement éloignés de l’Arctique, nous, les humains, sommes intimement liés à ses systèmes. Son avenir est notre avenir. »

Photo de têtière : Xingchen Xiao (via Pixabay)
Autres photos fournies par Cheryl E. Leonard

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