Kris Davis : « J’aborde l’impact émotionnel du changement climatique »

The Solastalgia Suite, le nouvel album de Kris Davis, commence par un morceau intitulé Interlude. A première vue, cela n’a aucun sens : un interlude sert nécessairement de transition après une première œuvre. A moins qu’il ne s’agisse de pousser l’auditeur à deviner ce qui a précédé… S’agit-il d’autres compositions de la pianiste canadienne, d’un extrait de l’un de ses 24 albums précédents ? Ou de la propre vie de l’auditeur du vingt-et-unième siècle, faite de journées entières devant des écrans, loin du vivant ? Le second titre, An invitation to disappear, ne dissipe qu’à moitié le mystère. Un violon chante seul, jusqu’à ce que d’autres cordes viennent le réconforter. Le piano est à l’arrière-plan, mal à l’aise. L’écriture est remarquable, la tension souvent intense. C’est véritablement là que commence cette suite dédiée à la solastalgie, pensée en sept mouvements, en référence aux étapes du travail de deuil. Le quatuor Lutosławski interprète cet adieu au vivant avec une délicatesse extrême. Kris Davis raconte l’histoire de ce disque…

À quel moment avez-vous découvert le terme « solastalgie », forgé par Glenn Albrecht ? Et qu’a-t-il éveillé en vous ?

Kris Davis : « J’écoutais une interview de scientifiques travaillant sur les coraux au large des côtes de Floride. Ils décrivaient le blanchiment alarmant des coraux et expliquaient que, malgré leurs efforts pour l’enrayer ou le ralentir, il était devenu évident qu’ils étaient impuissants. Ils pleuraient : ils pleuraient les coraux, la perte de vies… Ils craignaient les conséquences peut-être planétaires de ces pertes, des conséquences que nous ne comprenons pas encore pleinement. Je me suis surprise à réfléchir à ce sentiment et à mon propre sentiment de perte lié aux changements climatiques. Quand je rentre à Calgary, ma ville natale, je repense aux heures que je passais dehors l’été, enfant. Aujourd’hui, l’air est souvent saturé de fumée à cause des feux de forêt et nous ne pouvons plus sortir sans risquer d’avoir les yeux qui piquent ou des difficultés à respirer. J’ai commencé à me demander s’il existait un mot pour décrire ce sentiment – la perte d’un foyer où l’on vit encore – et c’est ainsi que j’ai découvert le terme « solastalgie », inventé par Glenn Albrecht. »

Pourquoi avoir choisi le Quatuor Lutosławski pour ce projet ?

Kris Davis : « Le festival de jazz polonais Jazztopad m’a commandé une œuvre pour le Quatuor Lutosławski et moi-même. Nous avons créé cette œuvre au Dizzy’s du Lincoln Center en juin 2024, puis l’avons rejouée à Jazztopad en novembre. Ce quatuor est composé de musiciens exceptionnels, profondément ancrés dans la tradition classique. Je suis attirée par les projets collaboratifs qui présentent de nouveaux défis et celui-ci en offrait de nombreux. Comment les inviter à l’improvisation ? Comment guider cette improvisation pour qu’elle s’accorde à une esthétique particulière ? Et comment intégrer différents langages musicaux ? C’était aussi la première fois que j’écrivais pour des cordes – un domaine que je souhaitais explorer depuis longtemps – et j’ai énormément appris au cours de ce processus. »

Votre album ne semble ni militant, ni alarmiste. Dans quel état d’esprit étiez-vous lors de sa composition ?

Kris Davis : « Cet album n’aborde pas directement l’activisme, mais plutôt l’impact émotionnel du changement climatique. Les sept étapes du deuil – la colère, le marchandage, l’acceptation, etc. – étaient très présentes à mon esprit pendant la composition. Ces états émotionnels imprègnent toute l’œuvre, tant dans sa structure que dans son expression, reflétant la manière dont nous appréhendons et vivons avec le sentiment de solastalgie. »

Quelle fonction attribuez-vous à cette musique ? Certainement pas celle de divertir…

Kris Davis : « La musique est conçue pour créer un espace de réflexion, pour se confronter à ses propres sentiments de perte et de changement. Elle invite les auditeurs à accueillir ces émotions, plutôt qu’à les résoudre. »

Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
Le site web de Kris Davis

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