La forêt grandit. Au début du vingtième siècle, elle couvrait moins de 20% du territoire français ; elle en couvre 10% de plus aujourd’hui. Est-ce une bonne nouvelle ? Pas si sûr ! Deux jeunes musiciens férus d’anthropologie, Antoine-Aurèle Cohen-Perrot et Max Parato, ont créé un spectacle pour relever les questions qui se posent sous les grands arbres. Ils le présentent…
Avec « La forêt de Georgia Creek », que cherchez-vous à faire ? A faire entendre la voix de la forêt ?
Antoine-Aurèle Cohen-Perrot et Max Parato : « Oui, ou plutôt les voix multiples dont regorge cet écosystème complexe, riche et extraordinaire. Notre création cherche en effet à faire entendre, au sens propre comme au sens figuré, différentes manières d’habiter la forêt, que ces manières soient humaines ou non. Nous prêtons une importance particulière à l’écoute de ce socio-écosystème, faisant intervenir et se lier, dans la même histoire, des trajectoires aussi différentes que celle d’un scolyte (insecte de la famille des charançons), d’un conducteur d’abatteuse (conçue pour abattre une quantité importante d’arbres en un temps record), d’un cheval de débardage (aidant à sortir le bois de la forêt une fois l’arbre à terre) ou de notre personnage imaginaire, Georgia Creek. À l’écoute de ces voix, nous souhaitons rendre notre public curieux et créer un attachement à ce milieu, du moins une volonté de s’informer à son propos. »

Qu’entend-on quand on vient vous voir ?
Antoine-Aurèle Cohen-Perrot et Max Parato : « Des bruissements mystérieux, des pas dans les feuilles, des chants d’oiseaux à l’aube, des chevreuils, des tronçonneuses, des voix humaines, des présences électroniques, de la batterie et de la contrebasse, des coups de masse sur un « coin » placé dans l’entaille d’un arbre pour l’abattre… Nous voulons créer un dialogue entre ces sonorités diverses, chacune porteuse de sens, dont nous sommes convaincus que l’alliage peut participer à faire venir la forêt sur scène (et le public en forêt). »
Vous parlez de « malforestation » ou de « forestation inattentive au vivant ». Qu’est-ce que cela signifie ?
Antoine-Aurèle Cohen-Perrot et Max Parato : « Le terme « inattentif » est employé par Anna L. Tsing, une anthropologue qui nous inspire énormément. Dans Proliférations (2022), elle décrit les pratiques « volontairement inattentives » induites par les rouages impérialistes des transports de marchandises à travers le monde, ayant contribué à répandre des espèces invasives, proliférant et détruisant les écosystèmes où elles décident de s’implanter. Cette idée nous a beaucoup suivi et c’est la raison pour laquelle nous avons eu envie de faire intervenir le scolyte dans le spectacle. Les larves de cet insecte se nourrissent du cambium de certaines essence d’arbre, la couche qui se trouve en le tronc et l’écorce. Elles s’installent dans les sujets les plus faibles, victimes de stress hydrique par exemple, de plus en plus nombreux à cause du dérèglement climatique. À l’heure actuelle, elles font périr une masse très importante de peuplements forestiers. Si les scolytes pullulent aujourd’hui et se retrouvent à détruire l’écosystème qui les accueille, c’est en raison des pratiques dominantes de gestion forestière, industrielles et orientées vers le rendement et de ce fait inattentives aux besoins des forêts devenues pourtant moins résistantes. C’est ceci que nous appelons, à l’instar de beaucoup d’autres, une « malforestation », dont les scolytes, ainsi que de nombreuses autres espèces, sont les victimes. On y compte également les travailleurs étrangers employés par des entreprises privées comme publiques, dont nous établissons implicitement le parallèle avec les scolytes. Forcés de travailler dans des conditions précaires, ces travailleurs, bûcherons et conducteurs d’abatteuses, détruisent, comme les insectes, des forêts entières pour se nourrir. Nous insistons sur le fait qu’une gestion inattentive au milieu crée des conditions d’aliénation chez les non-humains comme chez les humains. En parlant de « malforestation », nous considérons la forêt comme un espace inséparablement écologique, politique et social, que nous nous appliquons à observer et à raconter, en évitant toute posture moralisatrice. »
Quelle est la dimension documentaire, voire scientifique, de ce projet ?
Antoine-Aurèle Cohen-Perrot et Max Parato : « L’idée fondamentale de « La Forêt de Georgia Creek » est de documenter une situation forestière et de sensibiliser un public large en mêlant les arts et les sciences humaines et environnementales dans un même récit. Nous partons en effet du constat selon lequel la forêt incarne aujourd’hui un espace commun autour duquel se réinvente la pensée politique et écologique, ainsi que des usages respectueux du vivant. Elle appelle à la description et à l’élaboration scientifique, comme artistique. Elle engage à imaginer des dispositifs capables de nous rendre attentifs ou attentives au réel et de produire du savoir à son sujet. C’est le pari de notre création audio-visuelle qui explore, avec une forme de restitution originale, les enjeux écologiques, sociaux et politiques de certaines forêts françaises. Nous interrogeons pour cela différents scientifiques, forestiers, forestières, membres d’association, collectifs, habitants et habitantes… Nous pensons de plus que les particularités de l’anthropologie et des sciences de terrain – documenter, depuis une situation donnée, les manières particulières qu’ont certains collectifs humains d’habiter le monde – ont à gagner à se conjuguer à celles de la création : donner à sentir une situation dans sa complexité et dans sa poétique. Nous voulons produire cette jonction féconde depuis une perspective environnementale : établir une recherche-création fondée sur le son et l’image, de l’enquête à la scène, autour des enjeux forestiers contemporains. Nous souhaitons mettre en avant la capacité d’un tel alliage à rendre compte de ce type d’enjeux, dont la tension – entre vitalité et fragilité des écosystèmes forestiers, exploitation et protection, politiques publiques et alternatives locales – réside en une situation éco-politique particulière et complexe, elle-même en cours de recomposition à l’échelle du pays ou de la planète. »

En quoi ce projet s’inscrit-il dans vos deux parcours personnels ?
Antoine-Aurèle Cohen-Perrot et Max Parato : « Nous avons des parcours très complémentaires, et sommes touchés et motivés par le milieu de vie particulier, complexe et magique, que représente la forêt. Nous sommes tous les deux artistes musiciens. Antoine-Aurèle a effectué une licence et un Master 2 en anthropologie. Son mémoire a porté sur les conflictualités lié à l’accès et à l’usage du foncier forestier en Haute-Savoie. L’idée du spectacle a été impulsée par l’envie de continuer ce geste de production de savoirs et d’attention à la forêt. Max a étudié la composition et l’arrangement, ainsi que la musique à l’image, domaines dans lesquels il travaille régulièrement aujourd’hui. Il nous est paru tout naturel de travailler ensemble pour organiser nos idées et imaginer une première forme. Assez vite, en amont de nos premières résidences de création, nous est venu le désir de faire intervenir d’autres types de médias artistiques. Dans l’objectif de rendre le spectacle le plus immersif possible, nous avons voulu faire appel à l’image et l’animation 2D. La première nous sert à poser une sorte de grande « fenêtre » vers le dehors (les images ont été tournées en forêt de la Sainte-Baume), la seconde permet de donner vie à nos personnages, dont le personnage principale, Georgia Creek. Nous travaillons donc à quatre, en compagnie de Gilles Bour (images, montage) et Marina Konther (animation 2D). »
Vous avez donné une première représentation à Marseille. Comment va évoluer votre spectacle à l’avenir ?
Antoine-Aurèle Cohen-Perrot et Max Parato : « Nous avons eu la chance de travailler avec l’Aide aux Musiques Innovatrices (AMI) et de nous produire dans le cadre du festival Jamais d’Eux Sans Toi, au Théâtre de l’Œuvre (Marseille), en novembre 2025. Pour la suite, nous prévoyons de nous produire dans plusieurs types de contextes. Nous trouvons tout aussi important de présenter ces sujets dans les théâtres, les salles de concert ou les cinémas que lors d’événements autour de la question forestière, de rassemblements, d’événements plus intimes, de conférences ou de festivals. Nous souhaitons jouer pour différents publics, jeune et moins jeune, initié comme néophyte. Nous avons plusieurs dates de prévues en ce sens, et sommes ravis, par exemple, de jouer notre spectacle à l’occasion de la biennale « Au fil du bois » (octobre 2026) à l’occasion de l’ouverture d’une « forêt-école » en partenariat avec la ville de Thônes (Haute-Savoie) et l’Écomusée du bois et de la forêt, dans le lieu-même où Antoine-Aurèle s’est rendu afin d’écrire son mémoire de master. Nous voulons rester fidèles au travail de terrain, et n’hésiterons pas à continuer de recueillir des histoires forestières au gré de notre parcours. La forêt de Georgia Creek est une forêt vivante, qui s’adapte et se diversifie. »
Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin…
La page web présentant le concert sur le site du festival Jamais d’Eux Sans Toi