Cécilia Simonet : « Les oiseaux reviennent souvent dans le répertoire traditionnel »

Il paraît que, lors de la grande panne d’électricité de 1977, de jeunes New Yorkais se sont inquiétés de découvrir la Voie lactée au-dessus de leur tête : ils ne l’avaient jamais vue et croyaient à une invasion extraterrestre. Il s’agit sans doute là d’une exagération mais, vraie ou fausse, l’anecdote décrit bien la déconnexion en cours. Comme beaucoup d’autres ailleurs, la chanteuse Cécilia Simonet, la conteuse Solène Rasera et l’ornithologue Bérenger Rémy unissent leurs forces pour que leurs contemporains ne perdent pas le contact avec le monde qui les entoure. Leur spectacle commun « Aucèls » (« oiseaux » en occitan) entremêle contes, chants et connaissances naturalistes pour un public soudain attentif. Discussion avec la musicienne avant les prochaines représentations, notamment à Roquemaure, en périphérie d’Avignon, et dans le village sud-Ardéchois de Bidon…

Comment une chanteuse, une conteuse et un ornithologue se sont-ils retrouvés dans un spectacle commun ?

Cécilia Simonet : « Tout est de ma faute. Je suis musicienne et chanteuse, j’ai été formée aux musiques traditionnelles occitanes et, grâce à mon papa, les oiseaux me passionnent depuis toujours. Je les observe et je les retrouve dans la musique occitane, qui m’a bercée dès mon plus jeune âge. Je me suis rendu compte en travaillant sur les chants traditionnels de la sphère occitane – et au-delà – que les oiseaux étaient très présents dans les poèmes et les textes chantés. Ça me touchait énormément. Ça faisait sens dans mon histoire personnelle. J’ai eu envie de faire appel à un ornithologue et à une conteuse pour travailler sur une forme de spectacle qui croiserait des informations scientifiques et des questions artistiques ou poétiques, celles qu’on peut aborder dans les contes et dans les chants. C’est ainsi qu’est né « Aucèls – Instant ornitho-artistique ». »

En tant que musicienne, vous vous appuyez sur le répertoire occitan. Il comporte vraiment beaucoup de références aux oiseaux ?

Cécilia Simonet : « Oui. Au-delà de l’Occitanie, j’ai travaillé sur l’Europe du sud. Ce qui m’a intéressé, ce sont les répertoires liés à des langues qui sont un petit peu en voie de disparition : l’occitan, le basque ou des dialectes italiens… Les oiseaux reviennent souvent dans le répertoire traditionnel, avec une personnalité pour chacun. Le rossignol est un messager. Le coucou est tête en l’air. Ça me plaisait, de creuser dans cette matière-là. On a également travaillé sur ce qu’on appelle des « mimologismes ». Ce sont les sons que les anciens qui vivaient dans les milieux ruraux utilisaient pour décrire ce que chantent les oiseaux. Par exemple, le coucou chante « cocut » et il y a toute une histoire autour de ce chant. Les anciens traduisaient ce que les oiseaux chantaient. Ça nous a beaucoup plu, parce que ça relie les histoires et la musique. C’est parfois rigolo, parfois plus dramatique. Ça raconte aussi le lien que les personnes qui vivaient dans le monde rural avaient avec les oiseaux. Avec les oiseaux beaucoup plus qu’avec les autres animaux, d’ailleurs. »

A quel passé renvoie ce spectacle ? Est-il très lointain ? Et n’est-il pas un peu fantasmé ?

Cécilia Simonet : « Sûrement. En tout cas, il y a plusieurs strates temporelles superposées. Je suis aussi passionnée par la musique médiévale et ce qui me touche beaucoup quand j’aborde ce répertoire, c’est de voir que, autant dans les partitions, dans les chants que dans l’iconographie, l’oiseau est toujours là. Il est dessiné dans la marge. Le vivant est au cœur de l’écriture musicale ou dans les textes du Moyen Âge. Ensuite, les collectages, qui sont ma matière en tant qu’enseignante de musique traditionnelle, tous ces enregistrements qui ont été effectués dans les années 50, 60, 70, 80, jusqu’à 90 ou 2000, montrent que les personnes vivant dans les milieux ruraux connaissaient bien le monde qui les entourait. Leur rapport aux oiseaux n’était pas univoque : soit ils les aimaient, soit ils les détestaient. Ça dépendait des gens. Moi, je suis issue d’une famille amoureuse du vivant mais je parlais avec quelqu’un, il n’y a pas longtemps, qui me disait que, dans sa jeunesse, il dénichait les œufs de merle avec son grand-père. Evidemment, le monde rural a deux faces. Ce qui nous paraissait en tout cas important, à l’heure d’aujourd’hui, c’est d’essayer de renouer le lien de plus en plus ténu qui nous lie aux oiseaux. Même en milieu rural, les gens connaissent de moins en moins les chants d’oiseaux, les espèces… Surtout, ils sont peu intéressés. »

C’est un spectacle un peu atypique, qui tourne sans électricité. Comment vous organisez-vous pour parvenir à ce résultat ?

Cécilia Simonet : « On demande aux lieux qui nous contactent de ne pas convoquer trop de public. On va jusqu’à 90 personnes en extérieur. La plupart du temps, on joue à l’extérieur, ce qui nous permet de rebondir sur ce qu’il se passe autour de nous, au niveau sonore ou visuel. Il nous est arrivé de faire des observations ornithologiques pendant le spectacle. C’était très chouette, parce que ça faisait un lien avec le vivant. Quand il pleut, quand il y a du vent, quand il fait trop chaud, on joue à l’intérieur, mais toujours pour de petites jauges. Il suffit de parler fort et d’aimer la lumière du jour. »

Quel rôle joue le dessinateur naturaliste Justin Piveteau dans ce projet ?

Cécilia Simonet : « On lui a passé commande. Notre décor est composé de 4 piliers, sur lesquels on accroche 70 illustrations dessinées par Justin. Ce sont des dessins d’oiseaux dont on parle tout au long du spectacle. Ils sont pour la plupart présents sur le territoire de notre ornithologue, Bérenger Rémy, qui est chargé de mission de la zone Natura 2 000 Cévennes, plus précisément de la zone de protection spéciale du Piémont cévenol. On avait envie et besoin de parler des oiseaux qui sont sur ce territoire, alors on a demandé à Justin Piveteau de réaliser de petites cartes avec lesquelles on joue. Justin a la particularité de dessiner « en l’état » : il fait des heures et des heures d’affût et il va attendre que l’oiseau se pose. Il va le croquer avec un fusain puis ajouter l’aquarelle chez lui. Pour nous, il a fait quelques illustrations d’après photo, parce qu’il y a des espèces qui ont disparu, comme la pie grièche à poitrine rose. On était très content de travailler avec lui parce qu’il apporte une dimension visuelle au spectacle. »

Photo de têtière : François Mauger
Autres photos : Christian Varlet
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Le site web de la compagnie L'araignée au plafond

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