Patrick Frémeaux (#1) : « L’école audio-naturaliste française est la plus scientifique et artistique »

« L’audio-naturalisme n’est ni une discipline marginale ni une simple pratique de captation sonore, mais une posture philosophique à part entière, située à l’intersection du sensible, du scientifique et du politique » écrit l’éditeur Patrick Frémeaux dans son nouvel ouvrage, Après l’écocide. Les 500 pages de cette vasque fresque des différents rapports au vivant accueillent en effet régulièrement de vibrants éloges de l’enregistrement de terrain, une pratique que le spécialiste de la sauvegarde du patrimoine sonore observe attentivement depuis 35 ans. Début d’une longue discussion en deux parties (retrouvez ici la deuxième partie) menée dans son bureau de Vincennes.

Il est étonnant de découvrir, dans un essai dont les chapitres tournent autour de la pensée de Michel Serres, de Bruno Latour ou d’Edgar Morin, que l’audio-naturalisme occupe une place si importante. Pourquoi ce choix ?

Patrick Frémeaux : « Cela démontre déjà que cette pensée du vivant n’est pas objective… Je parle des penseurs contemporains mais je suis remonté aux origines. Hippocrate a dit que la santé humaine était relative à son environnement et la charte « One health » qui reprend cette idée (la santé des sols, la santé du vivant et notre santé ne constituent qu’une seule santé) est agréée par toutes les agences des Nations Unies mais n’a pas encore été intégrée dans le droit français. Ce qu’a pensé Hippocrate il y a 2 500 ans, on ne l’a pas encore totalement métabolisé. J’ai voulu réaliser une grande fresque du rapport au vivant en passant par la pensée ottomane, la pensée chinoise, la pensée indienne, évidemment les Grecs, les Romains, les musulmans… Les Arabes ont énormément développé la médecine et la compréhension environnementale. Je passe aussi par la Renaissance et par le XIXe siècle, où les artistes agissent autant que les scientifiques. Je pense que je consacre autant de pages à Corot, Courbet ou Monet, pour la peinture, et à Thoreau ou Jack London, pour la littérature, qu’aux intellectuels proprement dit. J’évoque Ernst Haeckel, qui va inventer l’écologie en 1864, qui va lui donner sa définition, qui reste la même à l’heure actuelle : l’étude du vivant dans son biotope, dans son écosystème et toutes les interactions qui en découlent. Dans tout le livre, la partie intellectuelle, la partie artistique et la partie scientifique – trois domaines, qui, d’ailleurs, dans les siècles précédents, étaient souvent ceux des mêmes humanistes : on peut penser à Léonard de Vinci – sont proportionnelles. Pourquoi, en effet, dans ce livre, trouve-t-on autant de pages sur les audio-naturalistes et aussi peu de pages sur le cinéma ou la littérature (je parle tout de même beaucoup du Printemps silencieux de Rachel Carson) ? Tout simplement parce que j’ai été sensibilisé à l’audio-naturalisme quand j’avais une vingtaine d’années. Noël Hervé, le directeur commercial de différents distributeurs de disques, m’avait emmené voir Jean Roché à Mens, le petit village où était installé le CEBA, le Centre d’Etudes Bioacoustiques Alpin. Il y a formé la majorité des audio-naturalistes de la génération suivante, dont Bernard Fort. On s’est rencontré. Le personnage était haut en couleurs. On a longtemps discuté pour que Frémeaux devienne sa maison de disques. Il n’était pas d’accord. On a quand même publié des albums sous licence et, dix ans après, il m’a confié son catalogue. Il m’a cédé ses droits d’auteur avant de liquider ses entreprises. Je suis son ayant-droit. J’ai bien sûr édité tous les élèves qu’il avait édités, plus tous ceux qui ont voulu que je les édite. Je vois que le mouvement audio-naturaliste ne s’est pas essoufflé. Phonurgia Nova continue d’organiser des stages avec Marc Namblard. Ce qui est très marrant, c’est que c’est un courant à la fois artistique et scientifique. Dans ce courant, il n’y a pas de marché. Il est fondé sur le bénévolat, le don de soi et les dizaines d’heures passées à attendre un événement sonore. Cette concurrence n’a pas toujours rendu les audio-naturalistes tendres entre eux. De ce courant est né une discipline scientifique, l’éco-acoustique, qui est aujourd’hui principalement maîtrisée au Muséum d’Histoire Naturelle, avec Jérôme Sueur, et au Centre d’Ecologie Fonctionnelle, un labo du CNRS qui travaille sur le comportement des oiseaux. Je le soutiens. Je leur ai donné la totalité des enregistrements qu’ils ont demandés pour faire leur première table de mesure et créer des logiciels de prédiction du comportement des oiseaux. Pouvoir prédire le comportement des oiseaux est hélas nécessaire dans notre anthropisation, parce qu’on est aujourd’hui obligé d’intervenir dans des phénomènes comme la pollinisation, et le chant d’oiseau peut apporter la preuve qu’il y a des insectes, et donc de la pollinisation. »

On a évoqué ce qui, dans votre parcours, explique la présence de l’audio-naturalisme entre un chapitre sur Dominique Bourg et un autre sur Pablo Servigne. Mais, intellectuellement parlant, quel rapport faites-vous ?

Patrick Frémeaux : « Je reviens sur l’origine de ce bouquin, qui me semble importante… Il y a une dizaine d’années, il y a eu une expo de Bernie Krause à la Fondation Cartier. Cette expo était accompagnée d’un livre, dans la collection Champs Flammarion : Le grand orchestre des animaux. Il y était question de la chute de la biodiversité, dont parlent tous les audio-naturalistes. Mais, lui, il avait su le mettre en scène, l’intellectualiser. Je n’étais pas toujours d’accord avec sa démarche scientifique : aller réenregistrer un endroit où les arbres ont été coupés ne me semble pas très intéressant ; évidemment qu’il n’y a plus de chants d’oiseaux. J’ai remarqué que les médias ont énormément consacré d’attention à Bernie Krause. Il était un demi-dieu. Puis ils se sont détournés (sauf Matthieu Vidard, qui continue de s’intéresser au sujet). J’étais un peu énervé de voir que l’école audio-naturaliste française n’était pas prise en compte. Elle est, à mon avis, la plus scientifique et artistique en même temps. L’école britannique est plus scientifique ; l’école américaine est, pour moi, plus tournée vers l’esthétique et le marketing. Je me suis dit qu’il fallait vraiment que l’école audio-naturaliste française soit représentée par un livre, une sorte de Bible. Je l’ai commandée à Bernard Fort. Je lui ai demandé d’appeler tous les gens que ça peut intéresser et vous verrez qu’il a merveilleusement réussi ce travail. Quand il m’a donné ce livre à relire, il m’a semblé qu’il manquait quelque chose. Je n’arrivais pas à voir quoi puis je me suis aperçu qu’il n’y avait pas d’épistémologie de la discipline, de philosophie de la discipline. J’ai cherché un philosophe que ça pouvait intéresser et j’ai fini par me dire que la personne qui était la plus à même de réconcilier les différents courants de l’audio-naturalisme avec des textes de philosophie, c’était moi. Surtout, j’étais le plus motivé pour le faire. J’ai écrit les cent pages de la fin du livre dirigé par Bernard Fort. Stéphanie Acquette a corrigé. Elle trouvait ça hyper-bien. Je me suis dit « Ce que j’ai fait, c’est une sorte de philosophie du vivant, mais adaptée à l’audio-naturalisme » et j’ai cherché à acheter avant de partir en vacances un livre général de philosophie du vivant. Je me suis aperçu qu’il n’y en avait pas. Il y a plein d’ouvrages qui portent « philosophie du vivant » en sous-titre mais ils représentent toujours un courant spécifique. Il n’existait pas, par contre, d’espèce de fresque qui n’opposerait pas la religion à la philosophie, cet éternel problème français, alors que la philosophie occidentale a capté l’héritage des religions. Je me suis dit qu’il fallait reprendre la totalité de ce qui a été pensé depuis que l’homme pense ou, plus précisément, depuis qu’il écrit. En l’occurrence, le premier grand penseur du vivant est Hippocrate. J’ai donc écrit ce livre, Après l’écocide, en revenant de vacances. C’est en fait la question philosophique et épistémologique de l’audio-naturalisme que j’ai étendue. Je suis un éditeur qui remplit une case vide. »

Le résultat est un ouvrage d’une grande diversité…

Patrick Frémeaux : « J’ai pris des philosophes qu’on ne classe pas nécessairement parmi les écolos. La grande ethnologue Germaine Tillion, par exemple, qui a commencé sa vie dans les camps de concentration et a fini au Panthéon, pensait la douceur et l’harmonie de l’homme dans son milieu. Hannah Arendt n’est pas non plus immédiatement associée à l’écologie mais elle est la grande penseuse des infrastructures et, au-delà de la banalité du mal, du rapport de l’être à la nature. Evidemment, Merleau-Ponty et sa phénoménologie, parce qu’un tiers des audio-naturalistes en sont proches. Du côté des audio-naturalistes, on a Jean Roché, qui ne voulait enregistrer que quand il n’y avait aucun son anthropique. C’était possible au début de sa carrière. La grande blague des audionaturalistes, c’est : « Au début, il fallait déplacer 40 kilos de matériel mais tout ce qu’on enregistrait était bon ; aujourd’hui, les magnétos ne pèsent plus que 400 grammes mais il faut enregistrer des heures pour avoir quelque chose de bon ». Jean Roché recomposait scientifiquement des paysages sonores. Pour les aubes, notamment, il respectait l’ordre du réveil des oiseaux. Il a formé beaucoup d’élèves à cette école. Bernard Fort avait une vision plus musicale, il était plus proche de Messiaen, alors que Roché était plus proche de Rostand. Roché a d’ailleurs fréquenté Rostand, il lui vendait des grenouilles. Parmi les audio-naturalistes qui l’ont suivi, il y en avait qui faisaient des guides par espèces, d’autres qui faisaient des paysages, d’autres encore qui associaient les deux. Je pense à Pierre Huguet, Louis Geslin, puis, dans la génération suivante, Pascal Dhuicq, qui a une démarche qui ressemble à de l’ethnologie ou de l’anthropologie : il raconte des voyages dans une forêt, il raconte l’évolution des sons quand on monte en montagne… Il faut aussi citer Marc Namblard, qui est associé aux grandes productions naturalistes de ces dernières années. Il y a aussi toutes les jeunes femmes qui arrivent dans ce mouvement. Adèle de Baudouin, notamment, est décoloniale, ce que je trouve hyper-intéressant. »

Sa génération établit une relation entre enregistrement et extractivisme, ce qui n’est pas évident à première vue mais assez pertinent si l’on y réfléchit vraiment…

Patrick Frémeaux : « En fait, la pensée décoloniale est étrangère aux blancs. Il est peut-être plus facile aux femmes de la comprendre. Je prépare un livre sur cette question, qui s’appellera « Classer les êtres ». Depuis le patriarcat, le colonialisme, l’esclavagisme, le racisme et l’écocide, on classe avant de fabriquer des dominations qui deviennent officielles. Dans le fait d’enregistrer la nature, il y a une démarche sincère de positionnement affectif et intellectuel par rapport au vivant. Les audio-naturalistes d’aujourd’hui agissent comme des témoins qui doivent laisser le moins d’empreintes possible. La colonisation est, à l’inverse, la plus grande empreinte possible. Nous, les sociétés avancées, « civilisées », qui croyons au progrès et à la croissance, allons amener la planète à sa fin dans les décennies qui viennent, alors que les sociétés traditionnelles, non-colonisatrices, auraient pu garder la planète intacte à l’infini. L’empreinte d’un pygmée Aka doit être de 150 mètres carrés, la nôtre doit être de 5 hectares par personne. Je n’ai pas les chiffres exacts mais c’est dans ces eaux-là. Je trouve la démarche décoloniale très intéressante. Je pense à Aimé Césaire, évidemment. Césaire m’a dit un jour au téléphone (on parlait de la Shoah, on retrouve d’ailleurs cette idée ailleurs dans ses textes) : « Nous, ça nous a pas étonné que l’homme blanc puisse faire ça ; ce qui nous a étonnés, c’est qu’il fasse ça à des blancs ». La portée de cette phrase est incroyable. Il faudrait aussi parler de Françoise Vergès ou de Malcolm Ferdinand, qui a écrit Une écologie décoloniale, penser l’écologie depuis le monde caribéen. Adèle de Baudouin s’inscrit dans cette suite. Avec d’autres, elle est à la base, sans le savoir, de toute une philosophie propice aux forêts en libre évolution, au projet de Francis Hallé de créer une forêt primaire… Ce sont des bases de réflexion qui peuvent sembler abstraites mais qui, à la fin, deviennent hyper-concrètes et essentielles. Je suis d’autant plus touché par ces idées que j’ai créé et j’anime un groupement forestier, Forêts et Campagnes d’Avenir, basé sur la protection du vivant, avec des expériences écologiques mais aussi sociales et écologiques en même temps, comme, par exemple, une forêt comestible qui a été créée au centre de Joigny mais aussi une forêt aux oiseaux, laissée en libre évolution, ainsi qu’une forêt qui retient la colline. Mon grand projet actuel, c’est une forêt filtrante, entre des vignes conventionnelles, avec des produits phyto’ et des pesticides, et les habitats. Le but est d’enrichir cette petite forêt (un demi-hectare) avec des espèces qui vont procéder par phyto-épuration à un meilleur nettoyage de l’eau. Le mois prochain, justement, on fait une rencontre avec Bernard Fort dans ces différents espaces. J’ai une passion pour la protection du vivant mais aussi une passion d’éditeur et d’auteur, qui explique que j’ai voulu construire une fresque de la philosophie du vivant et mettre l’audio-naturalisme comme une espèce de point de mire à la fois de l’émerveillement artistique et de la réalité scientifique d’une prise de conscience qui va pouvoir faire avancer les connaissances et, si possible, mobiliser élus et citoyens. »

Photo de têtière : François Mauger
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