Du neuf du côté de la musique des plantes ! Keryda, un duo qui la pratique avec assiduité depuis une demi-douzaine d’années, annonce en même temps un nouvel album et un nouveau label, créé avec Jean et Frédérique Thoby. Découvrez avec Sara, la harpiste, et Damien, le contrebassiste, comment l’activité électrique des plantes peut être transformée en notes et provoquer un dialogue avec des musiciens…
Vous inaugurez une nouvelle collection de disques. Quels sont ses objectifs ?
Sara Evans : « Il s’agit de fédérer à un niveau national et même international les musiciens qui jouent avec des plantes. Grâce à plusieurs partenariats, nous allons aussi créer tout un réseau où les artistes pourront se produire. On a créé un studio chez nous, pour enregistrer cet album. Il est le studio officiel du label Musique Botanique. On a envie d’étoffer ce réseau petit à petit. Il y a beaucoup de gens qui s’intéressent à la musique avec les plantes, beaucoup de gens qui ont envie d’en savoir plus. Musique Botanique sera la base qui accueillera tout ce mouvement. C’est un projet unique au monde. Personne n’a fondé de label de ce genre. On souhaite diffuser le respect et l’attention portés aux plantes. On ne travaille pas avec des plantes modifiées génétiquement, ou qui ne proviennent pas de l’agriculture biologique, parce que ça change complètement l’activité électrique: il n’y a pas autant de mélodies quand on joue avec une plante qui arrive directement d’un supermarché. »
Justement, avec quelles plantes jouez-vous sur cet album ?
Sara Evans : « Plusieurs fougères différentes, notamment Dicksonia antarctica, une fougère arborescente apparue il y a plus de 450 millions d’années. »
Damien Papin : « Celle avec laquelle on a joué a 37 ans. »
Sara Evans : « Les fougères ont des activités électriques et un répondant très intéressants. On a aussi joué avec un Araucaria araucana, un arbre originaire du Chili, très ancien aussi, et une liliacée du Japon qui s’appelle le Tricyrtis. Jean Thoby joue souvent avec cette plante. Une musicienne japonaise aussi. Elle a été invitée au Festival International de la Musique des Plantes il y a quelques années. Elle voulait donner son concert avec le Tricyrtis avec lequel elle travaillait depuis longtemps mais elle ne pouvait pas l’amener en avion. Elle s’est demandée si le Tricyrtis de Jean allait réagir de la même façon que son cousin japonais et, à sa grande surprise, c’était effectivement exactement le même répondant, le même rythme. Elle était ravie. On a remarqué la même chose avec beaucoup de plantes. Il y a un aspect universel chez elles. »
Damien Papin : « Le morceau avec le Tricyrtis est le deuxième de l’album. Il nous a entraîné dans une improvisation jazzy assez exceptionnelle. »
Sara Evans : « Ce qui est spécial, avec cet album, c’est qu’il s’agit de prises uniques. On n’a pas fait d’édition, ni de post-production. »
Est-ce que, malgré cela, il y a tout de même une part de composition ?
Damien Papin : « On a prévu des choses sur certains morceaux, avec certaines plantes. On a par exemple prévu de se passer un solo : j’allais le commencer, Sara allait le continuer. On entend bien, à ces moments-là, comment la plante approche ces changements. Elle s’adapte. C’est hyper intéressant. »
Sara Evans : « Elle s’arrête au moment où Damien prend son solo et elle reprend dans les graves quand, moi, je fais mon solo dans les aigus. C’est vraiment étonnant. »
Quel matériel utilisez-vous pour traduire les activités électriques de la plante ?
Sara Evans : « Toujours le device U1 pro « musique des plantes », conçu en collaboration entre les Italiens qui créent ces appareils et Jean Thoby. »
Sur cet appareil, vous choisissez un type de sonorité pour chaque plante. Sur quels critères ?
Damien Papin : « Ça prend du temps. On écoute ce que la plante produit, on fait des essais et, à un moment, on se dit « Ah, tiens, là, il y a quelque chose ». »
Sara Evans : « Il y a plein de filtres sur le boîtier. S’il n’y en avait pas, on aurait beaucoup trop d’informations, il serait difficile d’avoir quelque chose d’audible pour l’oreille humaine. Pour cet album, via la sortie midi du boitier, on a principalement choisi des sons de flûtes, pour bien distinguer ce que fait la plante de notre duo, constitué de cordes. »
Damien Papin : « On a aussi choisi un doudouk, un oud et une marimba pour avoir d’autres sonorités. »

Vous avez enregistré à un diapason de 429,62 hertz. Pourquoi ce choix ?
Sara Evans : « Ça fait plusieurs années qu’on collabore avec Jean Thoby et son équipe, notamment Marc Henry. Marc Henry nous a quittés l’année dernière mais il a participé pendant plusieurs années aux recherches sur la musique avec les plantes. Il était spécialisé dans l’eau et la physique quantique, il avait étudié l’eau morphogénique de nombreuses années. Il a décidé un jour de calculer la fréquence de l’eau et de tester la musique à ce diapason. Il a réalisé une série de calculs de physicien et il est arrivé à cette fréquence. Un musicien a tout de suite dit que ce diapason a énormément d’harmoniques qui résonnent. Nous, notre sensation, c’est que c’est très agréable, à la fois doux et fluide. Il y a quelque chose de plus posé. »
Damien Papin : « Il nous arrive aussi de jouer en 440 hertz mais on aime passer de l’un à l’autre. Les sensations ne sont pas les mêmes. »
Pensez-vous que la plante « comprend » qu’elle est en train de jouer de la musique avec vous ?
Sara Evans : « Le mot « comprendre » n’est utilisé que pour les humains, que pour la cognition humaine. Ici, on parle de « bio-communication » à travers les impulsions électriques, chez les plantes on les appellent les flux bioélectriques. C’est tout autre chose. Il faut avoir l’esprit assez ouvert pour se dire « Ah oui, il y a un dialogue, une interaction ». Mais on ne dit pas que la plante comprend. « Comprendre » est un mot trop lié à l’intelligence humaine. Avec les plantes, on étudie l’électrophysiologie et la phytoneurologie. Elles sont capables de prévoir, d’anticiper, de mémoriser, de s’adapter. On pourrait dire qu’elles sont « intelligentes » mais pas de la même manière que les humains, elles ont d’autres façons de s’organiser. Les plantes ont des capacités extraordinaires qu’on ne met en lumière qu’aujourd’hui. Ces découvertes sont merveilleuses. Notre lien avec le vivant et nos recherches vont vraiment dans ce sens-là. »
Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
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