« Holy shit ! ». Les jurons fleurissent sur les sites web dédiés au métal, sous la plume des critiques qui essaient de rendre compte du deuxième album d’Antropoceno, No Ritmo da Terra. Il faut reconnaître que la tâche n’est pas aisée. Derrière Antropoceno se cache Lua Viana, une artiste transgenre de São Paulo qui a publié six albums en 5 ans sous le nom de « Sonhos tomam conta ». Sa musique est aussi transgenre qu’elle. Elle intègre dans sa tempête sonore black metal atmosphérique, shoegaze, post-rock mais aussi samba, musiques du candomblé, música popular brasileira et enregistrements de terrain.
No Ritmo da Terra s’inspire des écrits d’Ailton Krenak, premier écrivain amérindien à avoir intégré l’Académie brésilienne des lettres et auteur de deux textes traduits en français (Idées pour retarder la fin du monde et Futur ancestral, tous deux aux éditions Dehors). Antropoceno, de son côté, a publié sur Substack un long manifeste qui fait office de notes de pochette. Elle y rappelle notamment que « des structures telles que les religions afro-brésiliennes, les cercles de capoeira et les communautés quilombolas [NDA : un quilombo désigne une communauté formée par des esclaves « marrons »] se sont révélées être des moyens efficaces de préserver un savoir préindustriel qui échappe aux exigences du marché ». Elle appelle à un « effort culturel visant à réorienter nos visions du monde » : « Nous devons renoncer à l’anthropocentrisme qui réduit au silence les autres présences dans le monde, nous réaligner sur la planète et comprendre notre profonde similitude avec les autres animaux et êtres vivants » écrit-elle, ajoutant « Il nous faut renouer avec des formes d’organisation capables de décentraliser le sujet et de rétablir la communion avec son environnement ».
Pour elle, « la solution ne réside pas dans un rejet total des influences étrangères, mais plutôt dans une pratique artistique d’appropriation des technologies occidentales, mises au service de nos savoirs ancestraux ». Elle en conclut : « Nous devons comprendre que le savoir ancestral n’appartient pas au passé. Il est inscrit dans l’ADN de notre culture populaire et nous oriente vers un horizon, une conception de l’avenir fondée sur un réalignement ontologique avec la Terre, seule solution possible à la catastrophe engendrée par le capitalisme colonialiste. »

A l’écoute, No ritmo da terra se révèle à la fois ancien et futuriste, mélodique et grinçant. L’auditeur pénètre une jungle dense où règne parfois une certaine férocité, voire une forme de brutalité, incarnée par un chant sans limite, évoluant par moments vers des miaulements aigus ou des feulements gutturaux. De longs passages post-métal, avec leurs imposants murs de guitares et de batteries, cachent des clairières où gambadent des percussions et pépient des oiseaux. Lua Viana a raison d’évoquer le mouvement anthropophage de la fin des années 1920, qui a vu des poètes brésiliens conseiller de dévorer les cultures étrangères pour en assimiler les qualités : son album est un sommet d’inventivité centripète, une tornade qui ramène le monde entier au centre du Brésil. Soufflant et désarçonnant ! Les spécialistes du métal n’ont sûrement pas tort de l’annoncer comme l’un des albums de l’année et il serait tentant de lancer avec eux un bien mérité « Holy shit ! ».
Photo de têtière : Dezalb (via Pixabay)
Pour aller plus loin...
Le manifeste d'Antropoceno
La critique de l'album sur le site Metal Temple