Depuis la disparition des dinosaures, jamais des espèces animales ne se sont éteintes si vite et en si grand nombre. Que peut faire un compositeur face à cette situation ? Ecrire de la musique, mais pas nécessairement une musique traumatisée et traumatisante… Le Finlandais Osmo Tapio Räihälä fait preuve d’une imagination rare dans la suite qu’il vient de publier sur le label Uvuloid, Extinction. Sans jamais perdre son sens de la pulsation vitale, il multiplie les effets de contrastes saisissants, les bourdonnements et les débordements, d’une façon à la fois insolite et fraîche. Il présente son projet…
Quand et pour quelle raison avez-vous décidé de travailler sur une suite intitulée « Extinction » ?
Osmo Tapio Räihälä : « Au départ, je n’avais pas l’intention de composer une trilogie dont le titre ou le thème serait l’extinction. L’œuvre a pris cette forme progressivement, au fur et à mesure que je composais ces morceaux. La disparition des espèces me préoccupait depuis longtemps, tout comme tout ce qui touche au changement climatique et à la pollution. Bien que je mène une vie urbaine, j’ai toujours compris que les êtres humains ne sont pas les maîtres de la création et que tout ce que nous empruntons à la nature doit lui être rendu intact. La disparition des espèces se manifeste de manière très concrète : les petits oiseaux et les insectes, par exemple, ont connu un déclin catastrophique. La Finlande, en tant que pays nordique et boisé, a toujours été riche en insectes et je remarque leur disparition d’une manière quelque peu paradoxale, lorsque je roule sur une route de campagne, par exemple. Autrefois, un grand nombre d’insectes s’écrasaient contre le pare-brise ; aujourd’hui, cela n’arrive plus. Le déclin des petits oiseaux est lié à celui des insectes. Lorsque j’ai composé l’octuor à cordes Swarm (2020), qui traite de l’extinction des espèces, j’avais à l’esprit les différentes espèces animales dont la disparition est accélérée par l’activité humaine. L’œuvre se compose de trois mouvements : le premier, Shoal, dépeint un banc de petits poissons échappant aux attaques des prédateurs ; le deuxième, Horde, rend compte du mouvement apparemment aléatoire de milliards de sauterelles ; et le dernier mouvement, Flock, met en scène le spectacle aérien époustouflant d’une immense nuée d’étourneaux se profilant sur un ciel du soir qui s’assombrit. Ce qui me fascine, c’est l’intelligence collective de ces créatures. Comment parviennent-elles à agir ainsi, ou à se déplacer comme si elles n’avaient qu’une seule pensée ? Nous, les humains, nous nous imaginons plus intelligents que les animaux et pourtant nous ne comprenons presque rien à l’intelligence animale. Alors que je préparais Biodegradable Kiss (2024), j’ai pris conscience qu’il s’agissait de la suite des thèmes abordés dans Swarm. Cette fois-ci, l’accent était mis sur la pollution : dans la nature, rien n’est superflu ni ne constitue un déchet. Même les toxines produites par les plantes et les animaux font partie du monde organique et contribuent à ses cycles. La seule espèce qui produit des déchets véritablement dangereux est l’espèce humaine. Avant même que cette œuvre ne soit achevée, je savais que je devais poursuivre dans le sens d’une trilogie, dont la dernière partie aborderait le changement climatique dans une perspective plus large — et en particulier la perspective que, à mesure que la planète se réchauffe et que le niveau des mers monte, nous nous retrouverons dans un monde où nous nous battrons pour de l’eau potable. L’œuvre dystopique Oil Today Water Tomorrow (2024) est sans aucun doute la plus revendicative et la plus politique des trois et c’est pour cette raison qu’il semble juste de clore la série avec elle. »
Comment parvenez-vous à traduire les mouvements des animaux (en particulier ceux des étourneaux) en musique ?
Osmo Tapio Räihälä : « Les mouvements d’une immense nuée d’étourneaux sont imprévisibles : aucun être humain ne peut anticiper leur direction. Swarm prend cette idée comme point de départ : le mouvement de la nuée semble aléatoire et, de temps à autre, un oiseau s’échappe de la masse. Avec huit instrumentistes à cordes (la coopération de deux quatuors), il est relativement simple de créer une illusion similaire. Les oiseaux se déplacent rapidement, la musique est donc elle aussi légère et d’un caractère plutôt vif. Les harmonies microtonales introduisent des nuances de gris dans l’univers sonore. Tout comme il est difficile de distinguer les oiseaux individuellement au sein de la nuée, il est difficile de discerner les solos dans la musique. Les oiseaux se succèdent en un clin d’œil et les musiciens font de même. Fasciné par la murmuration des nuées d’étourneaux, je m’efforce de rechercher dans la musique le même type de beauté élastique. »
Quel rôle votre synesthésie a-t-elle joué dans la composition de cet album ?
Osmo Tapio Räihälä : « Je perçois la musique comme un art visuel. L’art visuel abstrait et la musique atonale, en particulier, sont comme des sœurs jumelles. Les peintures et les sculptures qui me touchent profondément, je les perçois en termes de qualités sonores : timbres, harmonies, rythmes, tempos. De la même manière, mon imagination musicale d’un banc de sardines ou d’un essaim de sauterelles est toujours d’abord visuelle : je « vois » la musique avant de commencer à la transcrire en notation. Si l’auditeur perçoit quelque chose du mouvement rapide et glissant d’un banc de poissons, ou de la masse grouillante et stridulante d’un essaim de sauterelles, alors j’ai réussi ma « peinture ». »
Pourquoi avez-vous ressenti le besoin d’improviser un peu dans « Biodegradable Kiss » ?
Osmo Tapio Räihälä : « La nature est en constante évolution, on ne peut pas prédire entièrement la direction qu’elle va prendre. Des mutations se produisent continuellement, avec ou sans explication, et la nature se renouvelle sans cesse de manière totalement imprévisible. C’est ce même phénomène que je voulais intégrer à la musique de Biodegradable Kiss et il m’a donc semblé évident que les musiciens devaient disposer d’un espace leur permettant de laisser la musique s’épanouir et se ramifier selon ce qui surgit sur le moment. L’arc narratif global est bien sûr défini — tout comme un pin pousse à partir d’une graine de pin et un pissenlit à partir d’un pissenlit, l’œuvre est une histoire de croissance et de dépérissement pour flûtes et percussions — mais, en particulier au début et à la fin, nous ne savons pas encore quel type de plante va sortir de terre. À la fin de la pièce, les musiciens s’embrassent littéralement, visiblement, sur scène — en concert, cela ne manque jamais de faire glousser et rire le public — car une nouvelle vie et un nouveau cycle de la nature commencent toujours par une forme de rapport, que le baiser symbolise ici. Je vous encourage à regarder une interprétation de l’œuvre sur YouTube, où vous pourrez voir exactement ce que je veux dire. »
Quel message espérez-vous faire passer avec Oil Today Water Tomorrow ?
Osmo Tapio Räihälä : « Le changement climatique ne se profile pas seulement à l’horizon : nous y sommes déjà confrontés. Les phénomènes météorologiques extrêmes se sont multipliés partout ; la chaleur, la sécheresse, les précipitations et les tempêtes ne cessent de s’intensifier. La combustion continue des combustibles fossiles ne cesse de faire grimper la température de la planète et, à mesure que les calottes polaires fondent, la montée des eaux envahit des étendues de terre toujours plus vastes, tandis que la chaleur et la sécheresse réduisent simultanément nos réserves d’eau douce. Aujourd’hui, nous continuons à faire la guerre pour le pétrole, mais cette guerre s’oriente déjà vers l’eau potable, comme l’a montré le récent conflit entre l’Inde et le Pakistan. En tant qu’artiste, je souhaite changer le monde, pour en faire un endroit meilleur. J’essaie d’aider tant les gens ordinaires que les décideurs à prendre conscience de la direction que nous prenons, sauf si des mesures radicales sont prises. Oil Today Water Tomorrow est un message fort et percutant précisément parce que le changement climatique doit être pris au sérieux. Beaucoup de gens ne veulent pas entendre cela, car ils sont trop attachés à leur confort et craignent de devoir renoncer à ce à quoi ils sont habitués. Il est plus facile de faire l’autruche et d’espérer que les gens cessent tout simplement d’en parler mais au bout de cette route se trouve un réveil brutal, lorsque notre mode de vie se heurtera de plein fouet à un mur. C’est pourquoi je me sens obligé de faire cette proclamation. Et c’est pourquoi Oil Today Water Tomorrow est une musique empreinte d’un tel caractère de menace et d’urgence. »
Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
Le site web d'Osmo Tapio Räihälä