L’un invoque un crapaud, les autres une grenouille, mais tous parlent au fond de la même chose : des traditions et de l’identité de l’île de Porto Rico. Le rappeur Bad Bunny, qui a été l’artiste le plus écouté sur Spotify en 2025, avec environ de 20 milliards de streams, a choisi pour incarner son album le plus récent, Debi tirar mas fotos, un personnage inspiré d’un crapaud de grande taille, endémique du banc de Porto Rico mais menacé de disparition, le Sapo Concho (Peltophryne lemur). Sans chercher à suivre son exemple, Aïteka, un jeune groupe français de jazz métissé, associe de son côté son premier album à une grenouille de plus petite taille plus commune sur l’île, le coquí (Eleutherodactylus coqui). Noé Mouraux, le principal compositeur de l’orchestre – également constitué d’Adriana Maria (chant), Kévin Lazakis (guitare), Clément Dodray (saxophone), Adrien Boulanger (claviers), Julien Calcado (basse), Vincent Devilliers (percussions) et Johann Feuerstoss (batterie) – dévoile les raisons de ce choix…
Pourquoi avoir choisi Coquí comme titre de votre premier album ?
Noé Moureaux : « « Coquí », c’est le nom d’une grenouille portoricaine, une petite rainette. L’île de Porto Rico est un territoire occupé par les Etats-Unis sans être officiellement reconnu comme un Etat. Les Portoricains qui vivent sur l’île n’ont pas le droit de vote aux présidentielles. Notre chanteuse, Adriana, est portoricaine. On a souhaité son histoire à travers ce morceau, mais surtout raconter l’histoire de son île. Quand on s’est rencontré, il y a 3 ans, elle m’a rapidement parlé des problèmes que rencontrent les habitants. Des avantages fiscaux sont accordés aux Américains qui s’installent à Porto Rico. Il y a une gentrification énorme. Il y a plus de Portoricains dans la partie continentale des Etats-Unis et dans le reste du monde que sur l’île. C’est une dépossession des habitants. Pour mettre en avant notre chanteuse, Adriana, et cette question, on a choisi d’appeler l’album Coquí. »

Qu’arrive-t-elle à cette grenouille ?
Noé Moureaux : « On raconte qu’elle se promène sur son île, qu’elle a faim et qu’elle cherche à manger mais qu’elle trouve sur son chemin l’aigle impérialiste américain. Chaque fois qu’elle a besoin de quelque chose à manger ou à boire, l’aigle s’est déjà accaparé les ressources. La chanson dit que l’aigle a déjà tout acheté et que, si elle veut manger, la grenouille peut travailler dans le champ de l’aigle. Le pont musical dit que la terre borincaine (du nom des Indiens natifs de Porto Rico) n’est jamais souveraine, que la grenouille ne chante plus et s’étouffe dans les griffes de l’aigle. »
Mais, en dehors de la chanson, comment va la grenouille ?
Noé Moureaux : « Elle est menacée d’extinction. Un article qu’on a lu il y a quelques mois explique que les riches propriétaires états-uniens font comme dans ces villages français où certains demandent que les coqs arrêtent de chanter et les cloches de sonner. Le chant du coquí est assez fort et assez reconnaissable. Dans les forêts de Porto Rico, son chant retentit partout. Certains résidents états-uniens ont demandé que soient chassés les coquís. Des produits chimiques ont été répandus pour les obliger à s’éloigner des propriétés. »
Faire danser tout en tenant un discours engagé, c’est quelque chose que vous avez hérité de l’afrobeat ?
Noé Moureaux : « Oui. En tout cas, on s’inscrit dans cette continuité. C’est également la volonté de notre co-auteur, Romtom, qui écrit des chansons et a sorti des albums sous son nom. On voulait des textes forts, puissants, qui parlent à tout le monde, en français, en espagnol et en anglais. On voulait qu’ils portent un message et qu’ils aient du sens. On aborde d’autre sujets, comme le capitalisme sur « We praise it », un morceau qui décrit notre rapport pernicieux à l’argent : on en veut toujours plus mais il nous corrompt. C’est comme un nouveau dieu. »
Comment s’annonce votre lancement d’album ?
Noé Moureaux : « Le disque sort vendredi. On donne un concert au Batofar le premier avril puis on a une tournée en Ile-de-France, avec notamment, en septembre, le festival off de Jazz à la Vilette. »
Têtière : Le crapaud Peltophryne lemur par Jan P. Zegarra, de l'U.S. Fish and Wildlife Service (source : Wikipedia)