Le nouvel album de Diana Baroni et de l’ensemble Vedado est un monde à lui seul. On y entend un joueur de viole de gambe, Ronald Martin Alonso, un spécialiste de la guitare baroque, Rafael Guel Frias, un expert des percussions persanes, Keyvan Chemirani, un adepte des tambours afro-cubains, Abraham Mansfarroll, et un joueur de kora, Tunde Jegede, interpréter un répertoire qui doit autant aux Amériques qu’à l’Europe. Il y est question de l’aube au Mexique (Amanecer), des forêts (Quqarara), de la chasse (La muerte del animal), du corossol, un fruit à la chair crémeuse (La Guanábana), et de ce qui relie tout cela, le principe supérieur que les descendants des Incas nomment « Pachamama ». Un disque ardent, souvent brillant, toujours incarné, que présente la chanteuse d’origine argentine…

Qui est cette « Madre Selva » qui donne son titre au disque ?
Diana Baroni : « Ce qui est amusant, c’est que, si on écrit « Madreselva » en un seul mot, on parle du chèvrefeuille : c’est le nom populaire qu’on donne en Amérique latine à cette plante. « Selva », c’est la jungle ou la forêt. On peut traduire par ces deux mots, même si la jungle correspond mieux. L’idée d’appeler notre projet « Madre Selva » était une façon d’aller un peu plus loin, de s’enfoncer un peu plus dans la nature. Ce qui m’intéressait, dans l’idée de « Madre Selva », c’était d’établir un lien avec la mère, avec l’aspect utérin que peut avoir la terre mère, qui est à l’origine de tout. »
Qui a choisi les chansons qui sont réunies sur ce disque ? Et en fonction de quels critères ?
Diana Baroni : « C’est un album qu’on a construit ensemble, Ronald Martin Alonso, Rafael Guel Frias et moi. On travaille ensemble depuis de nombreuses années. On a déjà fait un projet ensemble : Mujeres. Le disque est sorti en 2023, on a beaucoup tourné. On est sorti de ce projet encore plus soudés, avec un lien musical et artistique très fort. On voulait aller plus loin dans notre exploration des musiques afro-amérindiennes d’Amérique du Sud et des Caraïbes. L’idée de Madre selva a surgi dans nos discussions, dans les moments de partage, par exemple sur les quais de gare en attendant le train. Chacun a apporté ses idées. Nous avons créé une sorte de cagnotte virtuelle, sur un Drive, où on postait des idées, des textes, des chansons enregistrées à la maison… Les points communs, c’étaient les éléments et la mère-terre. C’était presque un travail de collectage, commun à Ronald, Rafael et moi. »
Vous faites voisiner des chansons des sommets boliviens, avec notamment un titre de Luzmila Carpio, et des titres venus des Caraïbes. Y a-t-il une même sensibilité à la nature dans toute l’Amérique latine ?
Diana Baroni : « Oui, absolument. Nous l’avons constaté pendant ces mois de travail en commun : les peuples indigènes, autochtones, ont un lien avec la nature que nous n’avons plus ici, en Europe. Avant l’arrivée des conquistadors, des colonisateurs, leurs croyances créaient du lien entre les humains et l’environnement. C’est quelque chose qui est commun à toute l’Amérique latine, de l’Amérique centrale aux peuples amazoniens, aux peuples des Andes… C’est une question de croyances. Nous avons hérité de cosmogonies qui ne sont pas centrées sur l’homme. Il y a un profond respect pour la nature. L’arbre a un esprit, comme la pierre, comme ce qu’on mange… Il y a un lien qui va au-delà du caractère utilitaire. Malgré nous, même si on a chacun cheminé vers d’autres terres, on a dans nos mémoires une sorte de graine ancestrale qui est toujours là. Ce lien, il suffit de l’activer, de le mettre en résonance. Qu’on vienne des Caraïbes ou des hauts plateaux des Andes, nous avons des rituels, des gestes qui ne mettent pas l’homme au centre du monde mais en relation avec la nature. Le point commun le plus fort entre tous les pays d’Amérique latine se situe là, dans ce polythéisme, dans cette perception de l’énergie naturelle comme une puissance qui circule, pas comme quelque chose de figé. Ça, on l’a complètement perdu dans les grandes villes. C’est la faute du christianisme, une religion qui nous a poussés à nous détacher d’une façon assez dramatique de l’univers. »
Ce qui rend ce disque inclassable, ce sont les références à la musique baroque de Charpentier, Bach ou Purcell, ainsi que l’apport d’instrumentistes venus du monde persan ou du continent africain. Echapper aux étiquettes était l’une de vos ambitions ?
Diana Baroni : « Ce n’est pas une ambition, c’est une réalité. Ça fait 20 ans que je circule en dehors des chemins les plus parcourus, les plus directs, les plus évidents. Ça n’a pas été une volonté, ni un objectif, c’est vraiment ma nature profonde. Ronald est plus attaché à la musique baroque mais il a évolué depuis qu’on se connaît et qu’on fait ensemble des projets hybrides. Ce n’est pas en empruntant pas les sentiers battus qu’on trouve son identité. Je fais une belle carrière dans la musique baroque ou classique, voire expérimentale, ici en Europe, je suis notamment l’un des membres fondateurs de l’ensemble Café Zimmerman, mais je ne me suis pas arrêtée là. Aujourd’hui, faire des projets hybrides est à la mode mais, moi, j’en fais depuis plus de 20 ans. L’un des premiers disques que j’ai faits – ce n’était pas une question de mode ou de stratégie – s’appelait Son de los Diablos. Il date de 2003 et était le résultat d’un long travail sur des manuscrits du dix-huitième siècle ou des textes plus anciens. Il faisait déjà entendre des tambours batá pour célébrer l’héritage afro-hispanique du Pérou. A l’époque, c’était trop inattendu mais j’ai continué. Je travaille depuis 2007 avec le joueur de kora Tunde Jegede. Avec Keyvan Chemirani et Abraham Mansfarroll, ce sont des artistes qui vont déjà au-delà de leur propre tradition, tout en lui restant très fidèles et très ancrés dans leur identité. »
Dans quel état d’esprit souhaitez-vous que l’auditeur termine l’écoute de ce disque ?
Diana Baroni : « J’aimerais que ce disque permette de renouer avec le son intérieur, avec un lien un peu perdu, du fait du bruit des médias et des réseaux, avec notre propre voix. Il faut accueillir le silence qui le suit pour savoir quelle relation on veut avoir avec le monde, avec la nature. La Terre est en train de nous faire comprendre – elle crie, elle pleure – qu’il faut qu’on agisse. Si ce disque peut apporter un peu de lumière sur ces sujets, pour que chacun puisse être un peu plus responsable, un peu plus sensible, je serai la plus heureuse. »
Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
Le site web de Diana Baroni