[Université Paris 8] A écouter : « Cantus Articus » d’Einojuhani Rautavaara

En 2026, l'équipe de 4'33 Magazine poursuit sa collaboration avec des étudiantes et des étudiants de l'Université Paris VIII, dans le cadre du cours de Makis Solomos sur la dimension écologique de certaines pratiques musicales. Plusieurs étudiantes et étudiants ont souhaité écrire un article. Nous publions ici celui de Tabea Stock et Léon Zvenllenreuther.

Einojuhani Rautavaara, compositeur finlandais du vingtième siècle, est un artiste important et prolifique, dont le répertoire va de l’opéra à la symphonie, en passant par les quatuors à cordes, le tout dans des styles différents, allant du chant grégorien à la musique sérielle. Cantus Articus, qui a été écrite dans les années 1970, est l’une de ses plus grandes œuvres. Coup de projecteur sur une pièce orchestrale qui mélange le chant des oiseaux, enregistrés sur bande magnétique, et l’orchestre.

Einojuhani Rautavaara est né en 1928 à Helsinki et mort en 2016, à 87 ans, dans la même ville. Il vient d’une famille de musiciens, avec un père chanteur d’opéra. Il a une pratique du piano dès le plus jeune âge, mais commence une formation sérieuse à l’âge de 17 ans. Il étudie la composition à l’académie Sibelius et va par la suite à l’université d’Helsinki pour étudier le piano et la musicologie. Il poursuit ses études à l’aide d’une bourse, donnée par Sibelius lui-même, à la Julliard School aux Etats-Unis. Il parti ensuite en Suisse pour continuer sa formation en composition avec le compositeur Wladimir Vogel et en Allemagne pour travailler avec le compositeur Rudolf Petzold. Rautavaara est influencé par différents compositeur, notamment Stravinsky, Debussy, Messiaen et Berg. Compositeur prolifique, il s’intéresse à beaucoup de genres et d’époques différentes : le chant grégorien, le courant post-romantique, le dodécaphonisme, la musique électronique… Il écrit des concertos, des sonates, des quatuors à cordes, des symphonie, des opéra et de la musique chorale.

Le Cantus Articus de Rautavaara est une œuvre orchestrale écrite en 1972, qui intègre des enregistrement de chant d’oiseaux. Rautavaara utilise l’enregistrement de l’alouette hausse-col et le modifie pour l’intégrer à la partie orchestrale. Il distord le chant des alouettes en l’abaissant de deux octaves et en le ralentissant pour en faire un « oiseau fantôme ». Dans cette pièce, le chant des oiseaux et l’orchestre sont en constant dialogue.

Rautavaara n’a pas une approche véritablement écologique pour la création de son œuvre. Qu’est-ce qui a motivé son choix d’utiliser des enregistrements d’oiseaux ? Nous savons que Rautavaavara est allé réaliser ces enregistrements près du cercle arctique et dans des marais finlandais. Cette pièce s’inscrit dans la lignée de la pièce d’Alan Hovhanness, And God created Great Whales, qui a été écrite deux ans plus tôt, à propos des baleines, qui sont une espèce en voie de disparition. Cela pourrait nous laisser penser que le choix des oiseaux n’est pas sans conscience de la question de la protection de la nature.

Einojuhani Rautavaara qualifiait son Cantus Articus, composé en 1972, de « concerto pour oiseaux et orchestre ». La structure de l’œuvre s’inscrit en effet dans la tradition du concerto classique : le Cantus Articus se déroule en trois mouvement, dont le deuxième est un mouvement lent. C’est donc du côté de l’instrument soliste, pour parler en termes classiques, que se trouve l’originalité de l’œuvre : des chants d’oiseaux, fixés sur bande magnétique par le compositeur dans une pratique de field recording, sont les solistes de ce concerto. Si l’on veut et selon les mêmes critères on pourrait qualifier également une œuvre comme Different Trains de Steve Reich de concerto pour trains et quatuors à cordes, en 3 mouvements vif-lent-vif.

Mais en fait de concerto, l’écriture du Cantus Articus n’est pas très concertante : il n’y a pas vraiment d’opposition entre le traitement sonore des sons d’oiseaux sur la bande et l’écriture des instruments de l’orchestre. On pourrait attendre un affrontement dialectique entre les deux groupes, oiseaux d’un côté, instruments de l’autre mais, ici, l’enregistrement sur bande est traité comme une partie de l’orchestre, les autres instruments servant à soutenir, embellir, illustrer les sons de l’environnement du grand nord. De plus, si ce « concerto pour oiseaux » reprend la structure en trois mouvements du concerto classique (encore que les premier et dernier mouvements ne soient ici rapides que relativement au deuxième), il n’en utilise pas l’alternance entre des passages solo, où l’on entendrait seulement la bande discrètement accompagnée de quelques instruments, et des tuttis d’orchestre. Le parti-pris du compositeur est donc d’habiller ou de commenter l’écophonie des chants d’oiseaux par la polyphonie instrumentale, plutôt que de mettre en scène un dialogue entre les deux.

Le premier mouvement du Cantus Articus est la peinture d’un lieu : le marais (Suo, titre finnois) ou la tourbière (The Bog, titre anglais), particulièrement familier du compositeur et de son public finlandais, dans ce pays qui compte plus de 180 000 lacs. Cette description musicale est automnale et méditative ; le compositeur indique sur les parties des deux flûtes qui ouvrent la pièce : « Pensez à l’automne et à Tchaïkovski ». Non pas à l’« Automne » de Tchaïkovski pour piano (dans Les Saisons, op.37, n°10) : ce duo de flûte chez Rautavaara évoque plutôt le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy, avec des échelles très chromatiques aux couleurs rappelant le mode de mi. Les deux flûtes sont les seules à jouer dans cette première partie d’une minute polarisée sur fa. C’est l’entrée dans la tourbière. Les sons enregistrés ne commencent qu’à la fin de cette introduction. Aux sons d’oiseaux s’ajoutent d’autres cris d’oiseaux joués par trois groupes d’instruments : deux flûtes et deux clarinettes déploient tour à tour un roucoulement souple et legato aboutissant à un trille, un trombone en sourdine annonce un cri de grue sec et rauque qui sera présent plus loin dans la bande. Enfin, deux hautbois jouent un cri lent et plaintif. Tout cela se poursuit deux minutes durant, dans une partie « très libre et à la discrétion du chef » qui voit évoluer la posture naturaliste de la description (les arabesques chromatiques des flûtes illustrant la tourbière) vers l’imitation (les instruments cherchent à se faire oiseaux, avec des recherches sur le timbre et la hauteur : trille continu des flûtes et clarinettes, sourdine pour le trombone, quart-de-ton chez le premier hautbois). À partir de la troisième minute de musique commence un long et majestueux choral :

Ce thème, sur un mode proche du mode de si, accompagné d’accords parfaits de cordes graves sans logique fonctionnelle, est joué d’abord par la moitié des violoncelles et un basson, puis repris par les cors à partir de mi bémol dans un grand crescendo avant une courte transition. Ensuite, cors et bassons le rejouent sur mib piano subito, avant qu’un violoncelle solo ne l’énonce une dernière fois sur do dans un accompagnement de cordes pianissimo. Une clarinette seule intervient une dernière fois dans le mouvement en rappelant le thème de flûte du tout début dans une coda où les chants d’oiseaux diminuent progressivement. Le compositeur indique qu’« il n’est pas nécessaire que les trois éléments – clarinette, cordes et bande – terminent en même temps ». Cette autonomie temporelle propre à chaque groupe, déjà présente dans la partie libre de ce mouvement, rend bien compte des paysages sonores des grandes étendues venteuse et de la faune sauvage, dont l’écoute prolongée plonge dans une impression d’harmonie hétérophonique, où chaque élément sonore évolue dans sa propre unité de temps.

Bien que les enregistrements des oiseaux soient présents pendant le grand choral, cette section et sa mélodie très expressive – facile à mémoriser et à chanter, dont le caractère et l’instrumentation font volontiers songer aux œuvres symphoniques de Jean Sibelius, figure tutélaire de la tradition musicale finlandaise que Rautavaara représente – fait basculer la démarche du compositeur dans un geste romantique. La nature est toujours présente, mais présentée sous l’œil de l’artiste dont la mélodie emplit tout l’espace sonore en un grand crescendo orchestral. En cela plus encore que par son langage harmonique ou mélodique, le Cantus Articus est une musique qui regarde vers le passé, tout en participant de préoccupations croissantes à son époque pour la préservation des espèces et l’intégrité des écosystèmes.

Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
Le site web du département musique de l'université Paris VIII

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *