Pas un mot, mais des dizaines de voix… L’artiste italienne Jolanda Moletta a l’habitude d’incarner à elle seule une véritable chorale électronique. Elle fait même de sa voix démultipliée un orchestre, grâce à une forme de traitement du son en temps réel. Pour son troisième album, elle a invité 11 autres chanteuses – Karen Vogt, Laryssa Kim, Vargkvint, Mt Fog, Elska, Singer Mali, Nightbird, Yellow Belly, Nadine Khouri, Astrid Williamson et Camilla Battaglia – à entrer dans son univers, le temps d’une rêverie à propos des sirènes. Oceanine, son troisième album, qui sort sur le label Beacon Sound, porte, sans le moindre discours, une réflexion sur les pouvoirs des femmes depuis la plus haute antiquité, doublée d’un songe profond autour de la séduction des mers et des océans. Jolanda Moletta détaille ses intentions…
Pourquoi avez-vous décidé de consacrer un album à la figure de la sirène ?
Jolanda Moletta : « J’ai toujours été fascinée par les sirènes, depuis mon enfance passée au bord de la Méditerranée, là où ce mythe a vu le jour. Bien avant de commencer à composer cet album, je m’intéressais déjà aux origines de la sirène et à l’évolution de son image au fil du temps. Je fais ici référence aux « Seirênes » de la Grèce antique — ces créatures mi-femmes, mi-oiseaux — qui, bien plus tard, se sont métamorphosées en la sirène mi-femme, mi-poisson que nous connaissons aujourd’hui. J’ai abordé la création de cet album avec une question : « Et si le chant des sirènes était jugé dangereux parce qu’il révélait une autre vérité, une vérité ancestrale que nous avons oubliée depuis longtemps ? ». J’ai découvert que, dans la mythologie grecque, on prêtait au chant des sirènes le pouvoir de transmettre un savoir interdit et de prédire l’avenir. Elles étaient dangereuses en raison de ce qu’elles dévoilaient : des connaissances que les humains n’étaient pas censés entendre, ou peut-être pas prêts à entendre. C’est cette facette de la sirène que je souhaitais explorer. »
Comment avez-vous composé cet album ? Quel a été votre point de départ ?
Jolanda Moletta : « Pour chaque morceau, j’ai demandé à une chanteuse de m’envoyer une courte piste vocale contenant une mélodie originale. C’est devenu mon point de départ, le chant de la sirène. L’idée était que ma voix incarne la mer, une mer qui entoure ces pistes vocales principales. J’ai d’abord créé les structures harmoniques et les accords au clavier. Ensuite, j’ai chanté tous les accords, note par note, en y ajoutant des harmonies, des superpositions et des mélodies supplémentaires. J’imaginais la mer sous différents aspects : la Méditerranée, bien sûr, mais aussi l’océan que j’ai appris à connaître lors de mes séjours en Californie. Chaque mélodie vocale évoquait pour moi une image particulière de la mer — un certain état de l’eau, un moment de la journée — et je commençais à composer à partir de cette image. Par exemple, sur le premier morceau, Sea Ceremony, la voix de Karen Vogt a immédiatement évoqué la sensation de survoler l’eau à basse altitude, au moment précis où le soleil se lève : une eau bleue et calme. Le chant de Vargkvint m’a fait penser aux abysses de l’océan, avec une voix résonnant quelque part dans ces profondeurs. La voix d’Astrid Williamson, en revanche, évoquait un vaste lac et une nymphe des eaux chantant une mélodie ancienne au bord du rivage. »
Peut-on qualifier Oceanine d’album écoféministe ?
Jolanda Moletta : « Absolument. Dans tout ce que je crée, j’essaie d’intégrer les sujets qui me tiennent profondément à cœur. L’album étant instrumental, j’aborde ces thèmes à travers mes recherches, les symboles, les images et les titres des morceaux. En matière d’écologie et de son, je travaille beaucoup avec des enregistrements de terrain ; j’explore différents lieux et j’étudie l’évolution de leur paysage sonore au fil des années. Le travail de Bernie Krause, que j’ai découvert il y a des années, alors que je vivais à San Francisco, a été une grande source d’inspiration pour moi. Ses recherches en écologie acoustique ont beaucoup compté, notamment sa façon d’appréhender les paysages sonores naturels et de distinguer la géophonie, la biophonie et l’anthropophonie. Cela m’a amenée à réfléchir à la manière dont les écosystèmes possèdent leur propre organisation acoustique et à l’ampleur de l’impact de l’intervention humaine sur cet équilibre. Ce qui m’a particulièrement marquée dans son œuvre, c’est l’idée que la crise écologique est aussi, d’une certaine façon, une crise de l’écoute. Lorsque nous perdons de la biodiversité, nous perdons aussi des sons. Pour moi, cela crée un lien entre l’écologie, la réflexion et la communauté qui nous entoure, à travers le simple fait d’écouter ensemble. »

Plus personne ne croit aux sirènes aujourd’hui. Quelle est la pertinence de ce genre de figures ? Que vous permettent-elles de dire ?
Jolanda Moletta : « Je travaille sur les mythes et les symboles depuis mes tout débuts, depuis que j’ai commencé à faire de la musique. Lorsque j’ai découvert les écrits de Marie-Louise von Franz, je me suis passionnée pour sa façon d’interpréter les contes de fées et les mythes. Son travail m’a ouvert une nouvelle perspective, me permettant de voir ces histoires comme des entités vivantes. Je pense que le mythe reste très présent en nous, ainsi que dans la manière dont nous nous percevons et dont nous comprenons le monde qui nous entoure. Une partie de mon travail consiste à me réapproprier ces symboles et ces mythes et à les partager avec le plus grand nombre pour ouvrir le champ des possibles. Pour cet album, j’ai voulu explorer une voix qui ne soit pas toujours belle ou agréable. Elle peut être dérangeante, inconfortable, voire dangereuse. À mes yeux, la sirène est une figure vers laquelle on peut se tourner lorsqu’il faut énoncer des vérités difficiles, des choses que les gens ne veulent pas entendre, mais qu’il est important de dire. Cela peut nous marginaliser, et certains peuvent nous percevoir comme des personnes difficiles, voire dangereuses. Mais je suis prête à prendre ce risque. »
Photo de têtière : François Mauger
Photo de Jolanda Moletta : Giorgio Volino