Avec ses 703 pages, Ecouter les oiseaux et les sons de la nature a des allures de Bible. Le livre prêche effectivement, mais en faveur de l’audio-naturalisme, ce culte des sons de la nature né quasiment en même temps que l’enregistrement. L’audio-naturaliste et compositeur Bernard Fort a coordonné l’ouvrage. On y lit les témoignages et les réflexions de 14 audio-naturalistes. Quelques adeptes de disciplines voisines – comme l’artiste sonore Gilles Malatray, l’éco-acousticien Jérôme Sueur, le président de la LPO, Allain Bougrain-Dubourg, et l’éditeur de l’ensemble, Patrick Frémeaux – leur prêtent main forte. Bernard Fort glisse ici quelques mots en guise d’introduction à ce pavé qui nous accompagnera tout l’été…

Pourquoi publier maintenant cet ouvrage ? En quoi est-il d’actualité ?
Bernard Fort : « Cet ouvrage est la réponse que j’ai apporté à la demande de Patrick Frémeaux. Il m’en parle depuis plusieurs années. Il me répète qu’il n’existe rien en français sur l’audio-naturalisme en France, que, chaque fois qu’il va dans une boutique de musée ou dans une librairie, il trouve des ouvrages en langue anglaise. Il regrette qu’il n’y ait rien sur la France, alors qu’elle abrite quand même une école audio-naturaliste de première importance. Il m’a recontacté il y a un peu plus d’un an en revenant d’une exposition qui avait lieu au Musée de la Chasse, à Paris. Il avait à nouveau constaté dans la boutique du musée qu’il n’existait aucun écrit en français sur l’audio-naturalisme. Quand il m’en a à nouveau parlé, je lui ai dit que j’allais réfléchir et, effectivement, je me suis demandé si c’était d’actualité, si ça se justifiait en ce moment. Je me suis dit que j’ai à peu près 70 ans, que Fernand Deroussen, que je connais bien, a le même âge, qu’on représente une génération un peu ancienne… Par ailleurs, je me suis dit que je ne me sentais pas légitime pour écrire un ouvrage qui prétendrait dire ce qu’est l’audio-naturalisme, quelque chose que je pratique depuis une quarantaine d’années mais avec des objectifs qui me sont personnels. En pensant à d’autres audio-naturalistes que je connais (les premiers qui me sont venus à l’esprit sont Fernand, Boris Jollivet, que je connais très bien, Marc Namblard, Pascal Dhuicq…), je me suis dit qu’ils pratiquent la même discipline que moi mais avec d’autres objectifs. Marc, par exemple, travaille avec l’image, avec le cinéma. Finalement, j’ai répondu à Patrick Frémeaux « Je vais faire ce bouquin, à condition que je puisse faire appel à des contributeurs et notamment à des contributeurs d’autres générations ». Je pensais à Mélia Roger, à Adèle de Baudouin, à Juliette Volcler, parce que ce sont des femmes et que les femmes ont trop peu la parole sur la question de l’audio-naturalisme. Elles sont toutes les trois mes anciennes stagiaires. D’ailleurs, parmi les contributeurs, il y en a un grand nombre que j’ai contribué à former, soit au cours de stages en Rhône-Alpes, autour du Groupe Musiques Vivantes de Lyon, soit au cours des stages de Phonurgia Nova. J’ai cherché des contributeurs qui représentent différentes sensibilités. Patrick a été d’accord avec cette idée. J’ai commencé à en parler aux uns et aux autres, en sachant bien que certains sont plus compétents que moi dans leur domaine. Je pense par exemple à Olivier Pichard, qui est une sommité en termes de techniques d’enregistrement. »
Vous parlez des nouvelles générations mais le livre s’ouvre sur un hommage à un personnage-clé de la génération précédente, Jean Roché…
Bernard Fort : « L’idée vient aussi de Patrick Frémeaux. Jean Roché a joué un rôle important dans le développement des éditions Frémeaux, au travers des éditions Sitelle. Jean Roché est incontestablement le pionnier de l’audio-naturalisme en France. Si mes souvenirs sont bons, nous avons commencé le travail sur ce livre alors que Jean Roché était encore parmi nous. J’ai gardé contact avec lui jusqu’au bout. Il est décédé le premier avril dernier. A ce moment-là, l’idée d’un hommage s’est imposée à tous. Je me souviens en avoir parlé à Fernand Deroussen qui, il y a encore quelques années, était en concurrence avec Jean mais que sa disparition a marqué. Je ne dirai pas que nous sommes orphelins mais, effectivement, une génération s’est éteinte. Nous lui rendons hommage, notamment parce que l’audio-naturalisme, tel qu’il est pensé dans cette prétendue « école française », se situe grâce à lui à mi-chemin entre une position artistique, voire musicale, et une position naturaliste et scientifique. Cela nous distingue de ce qu’est devenu l’éco-acoustique par la suite. Cette position d’artiste, de musicien, de preneur de son et en même temps d’ornithologue de très haut niveau, c’était celle de Jean Roché, qui s’est peu à peu imprimée chez tous les pratiquants français de cette discipline, ce qui n’est pas forcément le cas à l’étranger. Ce personnage a, d’une certaine manière, été un chef d’école. »
J’ai bien entendu le « prétendue école française d’audio-naturalisme ». Pour vous, cette école existe-t-elle ?
Bernard Fort : « La locution « école audio-naturaliste française » vient de Patrick Frémeaux. Au fur et à mesure, il nous est apparu qu’effectivement, cette démarche-là, entre science et art, tenant compte de la musique, de critères esthétiques et de relations à l’installation sonore ou au spectacle vivant, était quelque chose de très français. De la même manière, on s’est aperçu qu’on se connaissait tous. Evidemment, j’ai fait appel à des gens que je connaissais mais j’ignorais à quel point ils se connaissaient entre eux. L’association Sonatura joue un grand rôle dans tout ça. »

Vous donnez la parole à une nouvelle génération, qui apporte de nouveaux questionnements, notamment sur la place des femmes dans ces pratiques d’enregistrement. Vous vous étiez déjà posé la question ?
Bernard Fort : « Pas tellement, parce qu’il y a eu quelques femmes qui ont édité des disques chez Sitelle. Je pense à Catherine Bouchat ou à Anne Kennedy, qui ont publié un album par-ci, un album par-là. Il s’agissait en fait de documents autour d’études qu’elles faisaient. Eloïsa Matheu est une grande ornithologue de notre génération. Il y avait donc, par le passé, des femmes audio-naturalistes. Mais elles étaient super rares. Pour celles que j’ai rencontrées dernièrement, principalement Adèle, c’est un combat, cette question de la place des femmes, dans l’audio-naturalisme comme dans la recherche. Du côté de la recherche scientifique et ornithologique, c’est la même chose : les femmes sont apparues bien tardivement. Dernièrement, aux Etats-Unis, Jennifer Ackerman a sorti de gros livres sur le comportement des oiseaux. Des publications pareilles semblaient encore interdites aux femmes il y a une trentaine d’années. L’interdiction n’était pas officielle mais l’apport féminin n’entrait pas dans la tradition. Là, on les voit qui se présente dans cette pratique et qui trouve des débouchés, avec des sensibilités qui sont autres. C’est le cas d’Adèle, c’est le cas de Mélia, qui réalisent des musiques, des installations sonores, des travaux muséographiques… Cette génération arrive aussi avec des techniques d’enregistrement que nous n’avons pas connues à nos débuts. Ces techniques sont apparues ces 20 dernières années. Un grand nombre d’audio-naturalistes ont utilisé les magnétophones à bande, puis à cassette DAT, puis à mémoire solide, en enregistrant avec une parabole, en stéréo, parfois en multi-piste. Avec ces techniques, on était sur le terrain au moment de l’enregistrement. Depuis qu’on a de petits robots qui sont programmables et permettent, par exemple, de lancer des enregistrements tous les matins entre 4h et 10h, la relation au terrain est complètement différente. J’ai encore du mal, quant à moi, à penser que je peux réaliser une prise de son sans être sur place. Sont également apparus des logiciels qui écoutent pour nous. On peut désormais enregistrer une centaine d’heures dans une forêt puis, à partir de ces données, faire un comptage d’espèces depuis son bureau, en tirer un certain nombre de conclusions et demander au logiciel d’aller droit au but si on cherche tel ou tel oiseau. C’est un rapport à l’écoute qui n’a rigoureusement rien à voir avec ce que nous avons connu lorsqu’il fallait tout réécouter, trier, jeter les mauvais sons… Ces technologies vont, à mon avis, modifier les comportements profonds d’écoute ou de mémorisation. Dans l’article d’Olivier Pichard, ces choses-là sont expliquées. Depuis que sont apparues des applications comme Merlin ou Birdnet, ces machines qui écoutent pour nous, la relation à l’écoute devient très différente. L’identification des espèces ne passe pas par notre mémoire mais par des outils. Je ne critique pas ce changement. C’est juste un autre comportement d’écoute, un autre comportement de mémorisation et ça va conduire à des exploitations différentes de la moisson sonore. C’est super important pour la question scientifique. L’éco-acoustique a tout intérêt d’utiliser ces outils plutôt que de mettre des stagiaires par dizaines dans une forêt pendant toute une nuit. Le parallèle existe aussi dans l’audiovisuel : on peut désormais filmer avec un drone. »
Ces technologies posent également la question de la place de l’homme dans son environnement. Marc Namblard reprend ce questionnement dans le livre…
Bernard Fort : « Ou Brice Cannavo, qui en parle très finement. »
Lê Quan Ninh, lui, constate qu’un plus grand nombre de musiciens s’intéresse aux enregistrements de terrain aujourd’hui. Est-ce aussi votre sensation ?
Bernard Fort : « Oui. Et ils aboutissent à des choses qui, évidemment, sont très différentes les unes des autres. Un intérêt est désormais porté à l’usage du son naturel dans les musiques, notamment les musiques contemporaines, et c’est assez nouveau. Ça ne se faisait pas il y a 20 ou 30 ans. C’est un dilemme dans lequel j’ai vécu toute ma carrière. Les positions changent beaucoup actuellement. Quand j’écrivais des compositions ornithologiques, à la fin des années 1990, j’entendais dans les milieux de la musique contemporaine ou électro-acoustique « Bernard a fait les fractales autrefois ; maintenant, il fait cuicui avec les oiseaux ». Mon travail n’était absolument pas compris. De l’autre côté, chez les ornithologues, j’étais pris pour un musicien et un musicien, ce n’est pas sérieux. Maintenant, en revanche, ces disciplines se rencontrent. On admet qu’une jeune artiste travaille au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris. Il y a enfin des changements. Tout n’est pas positif, ni négatif, ce sont juste des évolutions, des bifurcations, des variations qui partent en étoile autour d’une discipline. C’est un peu ce vers quoi je voulais attirer l’attention avec ma liste de contributeurs. »
Justement, quels étaient vos objectifs de départ ? Et pensez-vous les avoir atteints ? Vous avez sûrement déjà de premiers retours…
Bernard Fort : « Je n’ai pas encore beaucoup de retours mais plusieurs personnes m’ont dit que ce qui est bien, c’est que ce livre, on n’est pas obligé de le lire du début à la fin : on peut se promener dedans. Des lecteurs m’ont dit qu’ils l’ont pris dans le sens initial, qui est relativement historique, mais chaque article a son autonomie. Je trouve ça très intéressant. Au départ, je ne pensais pas qu’on écrirait 700 pages mais, chaque fois que je discutais avec un contributeur, je me disais « Il faut qu’il puisse aller au bout de son propos ». Le résultat est un gros bouquin qui fait la somme de plusieurs petits bouquins. Juliette Volcler est, par exemple, spécialiste de l’histoire de l’audio-naturalisme mais n’avait jamais encore écrit de livre à ce sujet. Elle avait fait des émissions de radio, publié des articles mais pas de livre. Ici, elle synthétise toutes ces connaissances. J’en suis très content. »
Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
Le site web des éditions Frémeaux
Le site web de Bernard Fort