« L’arbre qui tombe dans la forêt fait-il du bruit quand personne ne l’entend ? » demande un célèbre kōan bouddhiste. Grand amateur d’énigmes zen, le compositeur Sylvain Chauveau ne peut s’empêcher de son côté de se questionner sur le bruit que fera l’industrie musicale lorsqu’elle s’effondrera. C’est l’une des thématiques de son nouvel album, The Complexity of the Simple, un disque instrumental ouvertement minimaliste, aux titres particulièrement évocateurs (Le zen dans l’art du tir à l’arc, Wabi Sabi for Beginners, Lignes Tranquilles Dans Le Gravier Blanc). Il s’en explique…
Ce nouveau disque est né de la contemplation d’un jardin zen au Japon…
Sylvain Chauveau : « Oui, c’est le point de départ de cet album, The Complexity of the Simple. Il est né de ma passion pour les jardins zen japonais. En 2019, j’ai eu la chance de découvrir le jardin du temple Tokaian, à Kyoto. Je rêvais de le visiter depuis très longtemps, pour en avoir vu des images dans un livre magnifique. Il était interdit à la visite. Etant sur place pour quelques jours, probablement pour la dernière fois (à cette époque, j’ai décidé d’arrêter de voyager en avion), j’ai quand même tenté ma chance : j’ai ouvert la lourde porte en bois et je me suis avancé. Un moine est tout de suite venu me faire signe de ne pas entrer. Mais j’ai parlé avec lui. Je lui ai dit que j’étais musicien et que je rêvais de voir ce jardin zen depuis des années, que je voulais composer une musique inspirée par ce lieu. Il est allé consulter son supérieur et il m’a dit de revenir le lendemain matin. Je suis revenu à l’heure prévue. J’ai alors vécu un moment de contemplation vraiment intense, pur, face aux lignes tracées dans ce gravier blanc, sans aucune ornementation, une sorte de quintessence du zen, dans le silence, sous un ciel bleu printanier. Un moment inoubliable. Après coup, j’ai voulu créer des musiques qui racontaient ce moment-là. »
Quel lien faites-vous entre ce nouvel album et ce qui semble en être plus ou moins le sujet : l’avenir de l’industrie musicale ?
Sylvain Chauveau : « D’un côté, un moment fort né de la contemplation, de l’immobilité et du silence. D’un autre côté, l’industrie musicale, oui. Ce que j’ai compris devant ce jardin zen à Kyoto, c’est que la beauté et la force émotionnelle peuvent venir d’un dépouillement absolu, de la sobriété maximale, de l’absence d’action ou d’événement. Et donc indépendamment de la technologie, indépendamment du pouvoir matériel dingue que nous offre l’usage des machines et l’abondance énergétique et indépendamment de la surenchère hi-tech vers laquelle nous pousse l’industrie musicale et la concurrence capitaliste. Je pense qu’il y a une prise de conscience à faire pour nous autres musiciens : la probable impossibilité de faire perdurer cette industrie sous sa forme actuelle. Elle a pu exister grâce à l’énergie abondante fournie par les hydrocarbures à partir du XXe siècle. Elle s’est développée grâce à ces hydrocarbures (pétrole, gaz et charbon), elle continue d’exister grâce à eux. Tous nos revenus de musiciens sont dépendants des énergies fossiles. Mon point de vue est que cette situation ne va pas pouvoir perdurer. Pour deux raisons. D’une part, parce qu’elle pose un problème écologique, climatique, et que nous allons devoir prendre en charge ce problème pour garder une planète habitable. Et donc, à terme, cesser de brûler du carbone. Et d’autre part il y a la finitude des ressources. Le pétrole, le gaz et le charbon existent en quantité limitée sur Terre. Même si on ne veut pas se préoccuper du problème écologique, alors on va devoir faire face au déclin progressif de ces ressources non-renouvelables. Pour ces deux raisons, je ne vois pas comment l’industrie musicale pourrait fonctionner ainsi sur le long terme. J’imagine que, d’ici la fin de ce siècle, nous allons voir des changements très importants. L’accès aux énergies fossiles va forcément baisser, voire chuter. Et même dans le cas d’une société qui arriverait à se décarboner, quelle quantité d’énergie renouvelable resterait alors disponible pour alimenter les machines de l’industrie musicale, ces machines qui permettent les enregistrements, les voyages, la production d’objets discographiques, le streaming ? Combien de temps ce mode de fonctionnement va-t-il pouvoir exister ? Il me semble qu’il est urgent de commencer à se préparer à une transition vers un monde sans combustibles fossiles, sans énergie abondante. »

Pour revenir à la question que je posais : quel est le lien entre la musique que vous nous proposez, une musique instrumentale minimaliste, et le propos que vous tenez. Le minimalisme est-il pour vous l’avenir de la musique ?
Sylvain Chauveau : « Le lien que j’établis entre ma musique et ces questions-là porte sur les moyens utilisés. L’album que je publie dépend à 100% des ressources que j’ai évoquées. Il ne fait pas exception. Simplement, ma réflexion musicale et esthétique est que, si on doit dépendre de moins en moins des machines alimentées par les énergies fossiles, ça doit se répercuter sur la composition et la réalisation de la musique. C’est là aussi que je fais un lien avec la contemplation d’un jardin zen : aller vers la sobriété. Je recherche des moyens de faire exister la musique en diminuant la dépendance aux hydrocarbures. Il faut donc y penser dès la conception des oeuvres. Mon enjeu est : comment diminuer – progressivement mais le moins lentement possible – ma dépendance aux émissions de CO2. On peut déjà en entendre des bribes sur un album comme celui que je viens de faire : une musique très majoritairement acoustique et qui pourrait être jouée sans branchement électrique face à un public. C’est d’ailleurs quelque chose que je pratique depuis plusieurs années, avec mon ami Manu Louis. On a créé Zero Carbon Records dont l’objectif est de proposer une pratique musicale professionnelle qui ne générerait aucune émission de carbone. Concrètement, nous en sommes venus à jouer la musique directement face à un public, sans électricité carbonée, et à nous déplacer sans moteur (en vélo). On le pratique depuis plusieurs années, avec plus ou moins de succès, c’est une recherche. Evidemment, on n’y parvient pas quand on publie un album de musique enregistrée. Simplement, je voudrais me servir de cette parution d’album, qui est l’un des rares moments où je peux avoir un petit espace de parole publique, pour attirer l’attention sur ce thème et affirmer que notre manière de faire exister nos musiques aujourd’hui n’est pas durable. A quel moment va-t-on se mettre en route pour préparer une alternative ? C’est un sujet sociétal, qui ne concerne évidemment pas que la musique. C’est d’ailleurs souvent un argument pour ne pas s’en occuper : le secteur musical aurait un impact tellement faible par rapport aux autres secteurs que ce ne serait pas à nous de faire l’effort. Ma conviction est que c’est à tout le monde de s’en occuper. On fait partie du problème. Vivant dans un pays riche d’Europe de l’Ouest, je profite des avantages que procure ce mode de vie, très supérieur au niveau moyen de richesse mondiale. Et mon parcours musical s’est fait grâce au numérique, grâce à des infrastructures culturelles qui existent dans peu de pays, grâce à des voyages qui m’ont amené, pendant une longue période de ma vie, sur plusieurs continents. Mais avec Manu, on a le sentiment qu’il ne faut pas attendre que les individus exempts de tout reproche écologique prennent la parole sur le sujet : il y en a très peu. Et il faudra bien, le plus vite possible, l’aborder collectivement. »
Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
Le site web de Sylvain Chauveau