En 2026, l'équipe de 4'33 Magazine poursuit sa collaboration avec des étudiantes et des étudiants de l'Université Paris VIII, dans le cadre du cours de Makis Solomos sur la dimension écologique de certaines pratiques musicales. Plusieurs étudiantes et étudiants ont souhaité écrire un article. Nous publions ici celui de Souhila Boukli-Hacène et Naouelle Ben Seghir.
On croit savoir écouter. On entend, oui — en permanence, et même trop. Mais écouter vraiment ? C’est une autre affaire. Raymond Murray Schafer l’avait compris bien avant que le monde ne se noie sous les notifications et les flux continus. Ses exercices d’Ear Cleaning, le « nettoyage d’oreilles », sont nés de ce constat simple et un peu brutal : nous avons désappris à entendre ce qui nous entoure.
EXERCICE 1 — LE RECENSEMENT DES SONS
La consigne tient en une phrase : fermez les yeux, et notez tout ce que vous entendez pendant cinq minutes. C’est tout. Pas d’instrument, pas de partition, pas de compétence requise. Juste vous, le silence apparent et ce qui s’y cache.
Car il cache beaucoup. Le bourdonnement sourd du réfrigérateur dans la pièce d’à côté. Le frottement d’une chaise sur le carrelage. Une conversation qui passe à travers la cloison, réduite à un murmure sans mots. La ventilation que vous n’aviez jamais remarquée. Ces sons existaient avant l’exercice — c’est vous qui n’étiez pas là pour les recevoir.
« Nous entendons sans écouter. La différence entre les deux n’est pas physiologique — elle est culturelle, attentionnelle, politique. » écrit Raymond Murray Schafer.
Ce que cet exercice fait, au fond, c’est retourner le rapport habituel à l’écoute. D’ordinaire, on n’entend que ce qu’on cherche. Là, on entend ce qui est là. La nuance est énorme. Pratiqué régulièrement, ce simple recensement développe ce que Schafer appelait une écoute analytique — la faculté de percevoir un environnement sonore non plus comme une masse floue, mais comme un espace vivant, texturé, traversé de distances et d’intentions.

EXERCICE 2 — LA CARTE SONORE D’UN LIEU
Le deuxième exercice va un cran plus loin. Après une période d’écoute silencieuse dans un espace — une rue, un couloir, un jardin — on dessine ce qu’on a entendu. Pas de portée, pas de notes. Une carte libre : des symboles, des lignes, des couleurs. Une spirale pour un son qui tourne autour de soi. Des points serrés pour la foule. Une ligne qui s’effile pour le bruit d’un moteur qui disparaît.
Ce qui surprend, chaque fois, c’est de voir à quel point deux personnes placées au même endroit au même moment peuvent produire comme cartes radicalement différentes. L’une aura tout capté dans le proche, l’intime, les détails de surface. L’autre aura tendu l’oreille vers le lointain, les couches profondes du paysage. Aucune n’a tort. C’est justement là que l’exercice devient précieux : il montre que l’écoute n’est jamais neutre. Elle est toujours le reflet d’une sensibilité, d’une histoire, d’une façon d’être au monde.
CE QUE CES EXERCICES CHANGENT, VRAIMENT
On aurait tort de voir dans ces pratiques une lubie de compositeur excentrique ou une nostalgie naïve du silence. Le Ear Cleaning est une forme de résistance — discrète, mais réelle — à la passivité auditive dans laquelle notre époque nous installe confortablement. Il rappelle que l’écoute est un acte. Qu’elle se cultive, qu’elle s’affine, qu’elle transforme celui qui s’y engage. Réapprendre à écouter, c’est finalement réapprendre à habiter le monde autrement.
Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
Le site web du département musique de l'université Paris VIII