Lucy Charpie a le genre de nom fracassant qui vous qualifie immédiatement pour jouer dans un groupe punk (aux côtés, par exemple, de Johnny Rotten ou de Sid Vicious) mais elle s’active dans une toute autre catégorie, bien plus délicate, celle de la composition électro-acoustique. Le festival Paysages composés l’a invitée à présenter en avant-première Convolutes au public grenoblois le 25 septembre. Elle en profitera pour faire entendre d’autres pièces au croisement de l’autobiographie, du journalisme scientifique et de l’écologie sonore. Elle revient sur son parcours jusqu’ici…
Que vont découvrir les spectateur ou spectatrices qui assisteront à Convolutes ?
Lucy Charpie : « C’est une pièce électro-acoustique, qui est le premier résultat d’un travail que je mène avec un paléontologue qui s’appelle Lee Rozada. On travaille ensemble sur les relations entre plusieurs époques. Il m’a invitée sur le chantier de fouilles sur lequel il travaille depuis 15 ans en Charente, à Angeac-Charente. C’est tout un écosystème : un ancien marécage du crétacé, qui date d’il y a 140 millions d’années. Enormément d’espèces animales sont emprisonnées dans les argiles, notamment des dinosaures, dont de nouvelles espèces de très gros dinosaures. Sur ce chantier, il y a également énormément de végétaux, notamment le grand tronc d’un arbre qui crépite. Je l’ai enregistré en juillet 2025, quand je suis allée participer à la fouille en tant que bénévole. J’interagis beaucoup avec Lee : on regarde comment travailler ensemble sur un projet électro-acoustique où on convoque deux sensibilités. Je cherche, à travers cette composition, à faire entendre l’ambiance sonore d’un chantier de fouille mais aussi ce que ça peut évoquer pour moi, en tant que musicienne qui sert de différentes machines, d’une guitare et de pédales. Il y a un mélange de sons enregistrés et de sons issus de mes instruments. »
Que signifie le mot « convolute » ?
Lucy Charpie : « En géologie, « convolute » désigne le dessin qui se forme naturellement par l’évolution d’une couche sédimentaire au fil du temps. C’est très joli, très visuel ! L’idée initiale était de prendre les différentes couches sédimentaires comme partition. Cette idée a cependant ses limites : il n’est pas très intéressant, musicalement, de faire quelque chose de littéral. C’est surtout une source d’inspiration pour mon travail de compositrice : les dessins que génèrent les sédiments déposés au fil du temps, je ne les sonifie pas, je les musifie plutôt. Je vais vers le sensible, je cherche les zones de complicité entre le paysage d’autrefois et le paysage actuel, avec le son de ses machines, de ses outils, de ses différents matériaux minéralogiques. J’y ajoute des parties musicales plus tramées, jouées sur des synthétiseurs ou à la guitare, pour essayer de faire écho au passé profond de la terre. Avec Lee Rozada, l’idée est d’atténuer le profond fossé des temps géologiques, de trouver un peu de réconfort et de soin collectif dans le fait de se rapprocher de ce passé, alors qu’on vit dans une époque qui n’est pas forcément tranquillisante. »
Vous présentez d’autres pièces au festival Paysages composés ?
Lucy Charpie : « Oui, je présente des pièces qui ont un rapport avec Convolutes, qui évoquent des paysages trans-temporels ou des connexions entre espaces et mémoire. La plus ancienne est Vibrorphée, elle date de 2021. La plage engloutie est une pièce radiophonique, plutôt documentaire, qui traite de l’érosion et du deuil, ainsi que du réensablement. Avant l’oubli part des déchets nucléaires qui sont stockés à La Hague, près du lieu où j’ai grandi. Il y aura aussi de petits interludes tirés de Lignes de rive, ma pièce qui a été le plus diffusée, parce qu’elle a reçu le prix Pierre Schaeffer et le prix du public Phonurgia Nova 2023. »
Votre formation initiale vous menait vers le journalisme et vous vous occupez désormais d’écologie sonore. Est-ce contradictoire ?
Lucy Charpie : « Non, pour moi, c’est une suite logique. Je n’ai pas claqué la porte. Je trouve intéressant d’observer les liens entre le travail journalistique et le travail de création. Mon parcours s’ancre dans l’idée de narration, dans une envie de raconter les choses de la manière la plus juste. Il a commencé par le journalisme parce que j’avais envie d’aller à la rencontre de personnes très différentes. Travailler pour la presse locale m’a permis de m’immerger dans plusieurs territoires. En même temps, j’ai senti que ce format, celui du journalisme d’actualité, me restreignait ; il ne me permettait pas d’explorer des choses que j’avais envie d’aborder de manière plus créative. Je suis allée vers le documentaire. Je suis allée me former au Créadoc, à Angoulême, qui est tourné vers le documentaire de création. J’y ai appris à aller vers l’intime et le personnel. J’ai commencé à faire des pièces radiophoniques à ce moment-là et à me former à l’électro-acoustique. Cela a bien fonctionné pour Lignes de rive, où j’ai senti que l’électro-acoustique me permettait de raconter des choses que les mots ne saisissaient pas. Cela peut paraître plus abstrait mais, pour moi, ce sont seulement différentes manières de s’exprimer. J’ai donc eu envie de me perfectionner en composition, au conservatoire de Pantin. Je compose et, en parallèle, j’organise des ateliers radio, je publie de petits podcasts… Il n’y a pas de frontière hermétique entre ces activités. »
Photo de têtière : Vladimir Konoplev (via Pexels)
Pour aller plus loin...
Le linktree de Lucy Charpie
Le site web du festival Paysages composés