Gisèle Pape : « J’avais envie qu’on ressente la nature, qu’on ressente l’orage »

Elle est l’une des plus belles révélations de ce début d’année, dans une catégorie encore à inventer qui serait « chanson française synthétique mais incarnée ». Si Gisèle Pape a enregistré son premier album en solitaire, derrière ses claviers, tout un univers vibre dans ses chansons. La jeune chanteuse nous le fait visiter…

L’album s’ouvre sur une chanson qui emprunte son titre à un livre de Bruce Chatwin : Le chant des pistes. L’écrivain-voyageur y évoquait les chants des aborigènes d’Australie, qui se transmettent des sortes de chemins de vie invisibles. Qu’est-ce que ce récit a éveillé en vous ?

Gisèle Pape : Ce qui m’intéressait, c’était d’aborder d’autres rapports à la nature, des rapports différents, pas nécessairement écologiques ou liés au réchauffement climatique… Je faisais des recherches autour des chants aborigènes ou de cosmologies plus animistes. Je cherchais un lien vraiment différent à la nature, plus poétique, plus intime. Chez les aborigènes, ce lien fait partie de de leurs croyances, de la façon dont leur mythologie se construit. Ce qui me plaisait, c’était l’idée de donner vie aux roches, aux sentiers, de leur permettre de raconter des histoires. Je me suis projetée dans un personnage qui a envie qu’on ne perde pas ce lien, cette intimité.

Vous avez l’impression que nous l’avons perdue, cette intimité ?

Gisèle Pape : Pas tous… Et je ne voudrais pas parler à la place des autres. Mais, oui, parfois, il me semble qu’on s’enferme dans des débats utilitaires. On parle de sauvegarder la nature, de la protéger, mais on oublie d’y vivre. Comment a-t-on envie de penser les choses autour de nous ? Uniquement en termes de destruction et de pollution ? Tout est voué à changer : la nature n’est pas statique, elle bouge tout le temps. Des paysages se tranforment, d’autres disparaissent. J’avais envie d’inventer ce personnage qui essaie de garder une trace des paysages qui ont existé mais j’avais aussi envie de parler de ce qui est de l’ordre de la sensation… J’affirme moins que je ne pose la question : qu’a-t-on vraiment envie de garder ?

Vous enrichissez certaines chansons d’enregistrements de terrain. On entend notamment des oiseaux à plusieurs reprises. D’où vous vient cette envie ? De votre goût pour le cinéma ?

Gisèle Pape : Cela vient de mon goût pour les musiques acousmatiques, électro-acoustiques. J’aime utiliser la matière sonore comme de la matière musicale. Ces chants d’oiseaux, ces coassements, ces bruits d’orage, j’aime leur donner la même importance qu’un instrument. J’ai fait des études de cinéma. J’aime entendre ces différentes matières raconter des histoires, faire naître des univers sensitifs et sonores de façon concrète desquels les chansons émergent.

Vous parlez de votre goût pour les musiques acousmatiques mais il ne figure pas dans votre courte biographie, qui cite plutôt comme références Couperin, Laurie Anderson, Steve Reich et Cat Power. Quelles sont vos références en matière de musiques acousmatiques ?

Gisèle Pape : Ce sont surtout des musiques que j’ai entendues en concert, plus que sur disque. Une jeune femme nommée Marie Guérin travaille dans cette direction. Hugues Germain a publié un disque, Esprit de sel, sur les marais salants. Pour moi, cette musique, c’est surtout une démarche : être dans le concret, utiliser ce qui est autour de soi, jouer sur le contraste entre les instruments et ces sons réels…

Photo : Matthieu Dufour

Dans une autre chanson, vous évoquez Tchernobyl. Vous n’étiez pourtant probablement pas née en 1986 quand cette centrale nucléaire a explosé. Qu’est-ce que cet accident évoque pour vous ?

Gisèle Pape : J’ai lu un livre de Svetlana Aleksievitch, La supplication. Elle a reçu des témoignages dix ans après Tchernobyl. Elle évoque les morts, la douleur des gens qui sont partis, la dimension politique et médicale de l’événement… Elle parle aussi des gens qui doivent quitter un endroit où ils ont toujours vécu, où ils ont construit des maisons, sans bien comprendre pourquoi, puisque la radiation ne se voit pas. Ils ont juste reçu une fine pluie noire. Ce qu’il s’est passé à Tchernobyl semblait absurde : on en venait même à enterrer la terre. Le livre m’a donné envie d’aborder Tchernobyl sous cet angle-là.

Ces jours-ci correspondent également dix ans de l’accident de Fukushima. Et revient cette question : comment habiter le monde ? Les hommes et les femmes qui vivaient là se demandent s’ils doivent revenir chez eux. Notre façon d’habiter le monde semble importante pour vous…

Gisèle Pape : Cette question traverse tout l’album. Comment habitons-nous le monde ? Comment voulons-nous l’habiter ? La question se pose autant par rapport à la nature que par rapport à la société : quels liens veut-on tisser ? Que veut-on construire, et comment ? Il y a des chansons sur lesquelles ces thèmes prennent une tournure plus politique, comme lorsque j’évoque Tchernobyl sur Soleil blanc. Dans Luciole ou dans Flashés par le vide, la question est plutôt : quel regard on porte sur les autres et sur notre place parmi eux ?

« Quand tous les sentiers / Foulés par nos ancêtres / L’un après l’autre / Disparaîtront des terres / Quels seront les chants / De nos cités architectes / La cartographie du ciment et du fer »

Gisèle Pape, Le chant des pistes

La crise écologique occupe – en filigrane – une place importante dans votre album. Et dans votre vie ?

Gisèle Pape : Ce sont des questions qu’on se pose depuis plusieurs années. Mais j’ai l’impression que parfois, on pense à l’envers : on pense à protéger la nature, pas à vivre avec elle. J’ai l’impression qu’on essaie de réparer sans cesse au lieu, dès le départ, d’avoir une attitude qui ne serait pas destructrice. On ne remet jamais en question le fait qu’on consomme comme des malades mais on crie « Il n’y a plus de ressources, il faut protéger la nature ». Tant qu’on ne remettra pas en cause notre fonctionnement, on ne fera que poser des pansements. Pour moi, le rapport à la nature, ces dernières années, est de cet ordre-là : on essaie de faire de mini-actions pour réduire notre impact… Cette pandémie mondiale, nous montre à bout de souffle, avec des inégalités très fortes, au sein d’un même pays mais aussi entre les pays. Pour moi, cet album pose aussi cette question : comment veut-on vivre ensemble, au milieu de contrastes si forts ?

Par moments (pas toujours, mais parfois), la chanson française s’est arrêtée aux premiers pronoms personnels du singulier. On y entendait le « je » de l’individu. On y entendait le « tu » de l’amour. Mais on n’y entendait pas souvent pas le « il » ou le « elle » de l’autre, que ce soit celui ou celle qui est d’une autre catégorie socio-professionnelle, qui vient d’un autre horizon, ou même l’autre espèce animale, ou l’autre paysage… Vous qui faites résonner toutes ces questions dans vos chansons, avez-vous l’impression d’être une exception ?

Gisèle Pape : Non, j’ai l’impression que, depuis un ou deux ans, beaucoup de chansons s’écrivent sur ces thèmes. Palmiers sauvages de La Féline, par exemple, parle de ça. D’autres artistes commencent à aborder ces questions. La génération qui arrive prend ces problématiques-là de plein fouet. Elles seront de plus en plus présentes. De plus en plus de chansons porteront sur l’ouverture au monde, ce qui rejoint la question de la place de l’artiste dans la société. Plein de questions nous sont posées en ce moment : que devons-nous raconter ? De quoi allons-nous parler ? Ce ne sont pas des questions simples. Moi, je ne voulais pas me limiter au côté intellectuel du questionnement et de la démarche, j’avais envie qu’on ressente la nature, qu’on ressente l’orage, qu’on ressente la tragédie du départ… J’avais envie de redonner un peu de corps, un peu de réalité sensitive, à ce questionnement. C’est dans ce sens-là que j’ai travaillé les compositions, les textes. C’est l’une des thématiques qui traverse l’album : on ne peut pas séparer le corps de l’esprit. Même dans ces thématiques qui touchent à l’environnement et à la nature, la question de notre corps, de notre regard, se pose.

Propos recueillis par François Mauger
Photo de têtière : Cénel et François Mauger
Pour aller plus loin...
Le site web de Gisèle Pape : http://www.giselepape.com/

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