Redécouvrir Jim Nollman, le musicien qui jouait avec les orques

Les mélomanes le savent : parfois, derrière une pochette insipide, un titre mal choisi ou une photo médiocre, se cache un créateur passionnant. Dans la plupart des cas, il s’agit d’une personnalité musicale attachante, d’un perdant sympathique (à défaut d’être
« magnifique »), dont le mélomane se met à chercher les autres albums. Dans de très rares cas, il s’agit d’un artiste hors norme, qui, dans un silence incompréhensible, a défriché il y a 20, 30 ou 40 ans des territoires que l’on croit aujourd’hui quasiment vierges.

C’est à ce genre de découverte que mène la mise en ligne récente sur Bandcamp de Orca’s greatest hits de Jim Nollman. Les « meilleurs morceaux des orques » ? Le mélomane s’attendrait à une compilation d’enregistrements marins, probablement décousue, si la photo ne montrait pas au premier plan un humain tenant à la main une guitare électrique millésimée. Serait-ce Jim Nollman ? Mais, alors, quel est le rapport avec les orques, dont on distingue un spécimen au loin ? Et, d’ailleurs, qui est Jim Nollman ?

L’enquête révèle tout un pan de l’histoire musicale resté inconnu en Europe. Jim Nollman était un écrivain et un musicien né à Boston juste après la seconde guerre mondiale, en 1947. Il s’installe à proximité de la baie de San Francisco au début des années 1970. Il se mêle alors à la scène musicale expérimentale de la côte est des Etats-Unis. Au sein d’une jeunesse utopiste qui milite contre la guerre du Vietnam et pour les droits civiques, il se distingue très vite par son intérêt pour les collaborations inter-espèces, reprenant Frog Went a Courtin’ en compagnie de 300 dindes ou dialoguant avec les loups du Nevada.

C’est surtout sur les océans qu’il fait ses plus belles rencontres. Il construit un tambour flottant équipé d’un siège et de stabilisateurs pour interagir avec diverses espèces de cétacés. En 1976, il s’associe au saxophoniste Paul Winter, à l’éco-acousticien Bernie Krause et au neuroscientifique Paul Spong autour d’un documentaire japonais à propos des orques. L’année suivante, il lutte aux côtés des activistes de Greenpeace contre la pêche aux dauphins, qui reste pratiquée au large de l’île d’Iki, au Japon.

En parallèle, il écrit pour des revues scientifiques militantes, comme CoEvolution Quarterly, et il fonde une organisation à but non lucratif, « Interspecies », qui restera active jusqu’en 2014. Son objectif est d’encourager de nouvelles approches de l’art environnemental et de permettre à des artistes de créer en milieu sauvage, ou plus précisément de co-créer, puisque les autres qu’humains doivent participer à l’œuvre. Un bulletin, l’Interspecies Newsletter, rend compte des activités de l’association, d’abord de façon irrégulière puis chaque trimestre, à partir de 1983. Paul Watson, fondateur de Sea Shepherd, Rex Weyler, cofondateur de Greenpeace, ou l’artiste Daniel Dancer fournissent des articles. Certains de ces textes deviennent ensuite des essais, publiés indépendamment, ou sont repris dans d’autres publications.

Tandis qu’Interspecies gagne en importance, collaborant avec la Human/Dolphin Foundation ou organisant une expédition annuelle dans le détroit de Johnstone, au Canada, pour interagir avec des orques sauvages, Jim Nollman développe des méthodes d’enregistrement des animaux in situ. L’organisation met en place des programmes de communication avec des bélugas dans le Haut-Arctique canadien et au large de la Russie, produit des performances aquatiques à Berlin, donne des conférences, anime des séminaires…

Jim Nollman est toujours vivant. Il se prépare à célébrer ses 80 ans. Sa vie bien remplie a été parsemée de disques (de Playing Music With Animals, en 1982 chez Folkways, à Music for Swimming and Flying en 2021 chez Other Minds) et de livres (de Dolphin Dreamtime: Talking to the Animals en 1985 à The Beluga Café: My Strange Adventures with Art, Music and Whales in the Far North en 2002).

Orcas’ Greatest Hits sort cet automne chez Smithsonian Folkways Recordings entre un disque du troubadour folk Charlie Parr et un hommage à Mahalia Jackson par le Kronos Quartet. La compilation rassemble des enregistrements réalisés à l’aide d’hydrophones entre 1985 et 2002, tirés de plus de 60 heures d’archives. Les 14 titres témoignent de la manière décontractée dont Nollman interagissait avec les orques depuis un bateau transformé en studio flottant. Par moments, il est flagrant que le musicien et les orques trouvent un terrain d’entente. D’autres rééditions nous permettront-elles d’entendre les collaborations avec les bélugas ? Ce qui est sûr, c’est que nous commençons à peine à découvrir ou à redécouvrir l’œuvre de Jim Nollman…

Photo de têtière : Ali Kazal (via Pexels)
Pour aller plus loin...
Le site web d'Interspecies

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