Mathias Arrignon : « On peut revisiter un lieu grâce à l’écoute »

L’artiste sonore français – aujourd’hui installé à Glasgow – a remporté le « Sound of the Year Award » au printemps dernier, avec un enregistrement de phoques barbus ramené de l’archipel des Svalbard. Il fait aujourd’hui paraître chez Discreet Archive 50 minutes de clapotis glacés, de craquements d’icebergs, de cris d’animaux dans le lointain et de bruissements humains. Une odyssée poignante qu’il a baptisée Brief elegy to the pale. Mathias Arrignon se souvient…

Quand vous êtes-vous rendu dans l’archipel du Svalbard ?

Mathias Arrignon : « Je suis allé au Svalbard en mai 2025, dans le cadre d’une résidence pour artistes qui s’appelle « The Arctic Circle Residency ». Cette résidence propose de prendre part à une expédition en bateau qui dure 10 jours. Pendant 10 jours, j’étais sur un trois mats en compagnie d’une trentaine d’artistes, d’autres artistes sonores, notamment, mais aussi des peintres, des chorégraphes, des vidéastes… Nous étions encadrés par des guides spécialisés dans les environnements arctiques. On est parti de Longyearbyen, la principale ville de l’archipel, on a d’abord navigué au sud, avant de se diriger vers le nord. A un moment, on a atteint la calotte glacière. En ce mois de mai, nous n’avons pas rencontré les conditions climatiques les plus extrêmes… »

Qu’attendiez-vous de ce voyage ?

Mathias Arrignon : « Ma candidature pour cette résidence a été acceptée en 2024. Avant cela, j’avais consacré plusieurs semaines à remplir le dossier de candidature. J’y pensais donc depuis 2023. Je me demandais comment je pouvais inscrire ma pratique sonore au sein de ce paysage qui m’était totalement inconnu à l’époque. Il y a eu pas mal de spéculations de ma part. J’ai choisi un kit de prise de son à la fois diversifié et compact : un microphone classique pour faire des prises de son d’ambiance, le matériel pour réaliser des captations « surround », à 360 degrés, des hydrophones pour les prises de son aquatiques, des microphones de contact, un géophone… Je voulais expérimenter avec tout ça. Sur place, notre point d’ancrage changeait chaque jour, les lieux étaient sans cesse différents. Je me réveillais chaque matin face à un nouveau paysage. Il fallait que je m’adapte, que j’improvise. J’étais sur le qui-vive : il fallait être prêt à enregistrer chaque son parce qu’il ne reproduirait pas forcément à l’avenir. »

Vous avez été surpris par les sonorités que vous avez découvertes ?

Mathias Arrignon : « Je ne m’attendais notamment pas à enregistrer le son des bearded seals, les phoques barbus. Ils m’ont vraiment surpris. Je m’attendais à capter avec mes hydrophones les sons de la glace, en particulier les bulles d’oxygène emprisonnées dans la glace qui cliquètent quand elles s’échappent et éclatent sous l’eau. C’est généralement assez marquant, parce que ces poches d’air peuvent avoir été piégées dans la glace il y a des siècles, voire des millénaires. En voulant enregistrer ces sons, un jour, j’ai entendu autre chose : c’étaient les phoques barbus. Je les ai croisés assez souvent par la suite. A part ça, il y avait aussi le son du velage des glaciers. Je m’attendais à l’entendre mais, entre ce que j’avais imaginé et ce que j’ai ressenti avec tout mon corps, la différence est indescriptible. C’est un son qui dépasse l’entendement. »

Vous avez travaillé sur ces enregistrements dans un studio français qui dispose d’un synthétiseur de Coupigny. De quoi s’agit-il ?

Mathias Arrignon : « Pour ce projet, j’ai pu bénéficier d’une aide à la création via le concours Phonurgia Nova. J’ai été lauréat de ce prix en 2024 et j’ai été accueilli dans l’un de ses studios partenaires, le GRM (pour « Groupe de Recherche Musicale ») de l’INA, au sein de la Maison de la Radio. Travailler au GRM, c’était aussi avoir accès à son parc de synthétiseurs. Certains sont presque ésotériques : ils sont rares, ce sont des objets pionniers de l’histoire des synthétiseurs. Je me suis intéressé à leur synthétiseur Coupigny, créé par François Coupigny, un ancien ingénieur de Radio France, qui a notamment travaillé avec Pierre Schaeffer. Il cherchait de nouveaux outils électroniques pour pouvoir travailler les textures sonores de manière innovante. Le synthétiseur Coupigny regroupe 16 oscillateurs de fréquences. Il y a des fréquences pures, comme des sinus, mais aussi des fréquences en crète ou des fréquences carrées. Il est très rudimentaire mais il s’appuie sur la sommation de tonalités pures. Il a, via la juxtaposition de ces fréquences, une sorte de patte sonore qui m’a beaucoup intéressé. Il y a aussi une aura autour de cet instrument, parce que les synthétiseurs Coupigny sont extrêmement rares, il y en a très peu qui sont encore en état de fonctionner. Il y en a un à la Cité de la Musique mais il ne fonctionne plus. Celui du GRM a été réparé par Philippe Dao, qui a restauré ses composants. C’est un synthétiseur qui reste assez instable. D’une journée de travail à une autre, j’avais beau laisser les réglages tels quels, le synthétiseur sonnait différemment. En fait, il y avait une analogie assez intéressante avec le travail au Svalbard : il fallait saisir les opportunités ici et maintenant. Ce qui n’était pas enregistré immédiatement appartenait au passé. Il fallait attraper au vol toutes les pépites sonores générées par cet instrument. »

A l’écoute du disque, des sentiments assez contrastés naissent. Qu’avez-vous voulu transmettre ? Votre fascination pour les paysages polaires ou votre regret de les voir disparaître ?

Mathias Arrignon : « Un peu des deux mais avant tout une sorte de deuil environnemental. Etre là-bas et constater la vitesse à laquelle les paysages changent est presque de l’ordre de l’indicible, de l’ineffable. Pendant l’expédition, nous ne sommes revenus qu’une fois sur nos traces, au large d’un glacier. On est passé là au début et à la fin de l’expédition ; il n’y avait que huit jours entre les deux visites mais on voyait que le glacier avait déjà beaucoup reculé. Ce travail est une élégie. J’essaie de créer, par le son, une sorte d’hommage à ces paysages incroyables, qui touchent tous nos sens. Il y avait quelque chose à explorer dans cette idée – peut-être plus abstraite – qu’on peut revisiter un lieu grâce à l’écoute. Quelque chose peut être préservé. Une partie des paysages du Svalbard est encapsulée dans cette œuvre. J’aime cette dimension « lieu de mémoire ». »

A propos d’élégie, comment traduiriez-vous le titre en français ?

Mathias Arrignon : « En français, je parle de « Bref éloge au pâle », pour des questions de sonorité. J’utilise principalement le titre anglais parce que je suis basé au Royaume-Uni et que je publie ce disque sur un label anglais. La notion de brièveté vient de mon attachement aux paysages du Svalbard, un attachement intense mais au final très bref. Ces dix jours ont passé très vite. Brief elegy to the pale est la pièce principale de l’album qui porte ce nom. En trente minutes, elle véhicule toutes mes impressions du Svalbard. Il y a trois pièces additionnelles. Je voulais souligner l’idée que mon expérience au Svalbard a été assez courte mais inoubliable. La notion de « pâle » porte ce message : ces espaces palissent, s’effacent, s’érodent… Elle suggère la disparition, avec une note de poésie qui ajoute une note de douceur à ce constat. »

Allez-vous continuer de travailler sur ces sons ? Ou préparez-vous déjà d’autres projets ?

Mathias Arrignon : « Il y a quelque chose que j’aimerais faire avec les sons que j’ai enregistrés au Svalbard mais ça reste incertain… J’aimerais créer une sorte d’installation sonore. Une espèce de petite interface audio prendrait l’apparence d’une relique. Elle contiendrait tous mes enregistrements. Ce serait une sorte d’écrin pérenne. Cet objet pourrait jouer de manière aléatoire plusieurs sons à la fois. Via des processus de mixage un peu automatisés, l’installation dessinerait de manière sonore des lieux, des paysages du Svalbard. Les visiteurs pourraient jouer avec ces mécanismes de mixage. C’est un projet qui demande encore de la recherche et du développement mais ce serait peut-être le dernier geste artistique réalisé avec tous ces enregistrements, notamment ceux qui n’ont pas été utilisés dans Brief elegy to the pale… »

Photo de têtière : Mathias Arrignon
Pour aller plus loin...
Le site web de Mathias Arrignon

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