João Machado : « Je suis profondément animiste »

Certains concepts peuvent faire craindre le pire… Si une maison de disques annonce un disque basé sur les sons des abeilles, l’auditeur européen s’inquiéte d’avoir à subir une heure de bourdonnements. L’écoute de Meliponica le rassure rapidement. D’abord parce qu’il existe plus de 20 000 espèces différentes d’abeilles, bien au-delà de celle qui produit notre miel, l’Apis mellifera. Ensuite, parce que la vie de ces insectes est bien plus subtile et secrète qu’on ne le croit. Enfin parce que João Machado, le Brésilien qui signe Meliponica, est un artiste particulièrement imaginatif, qui construit de ses mains de superbes ruches en terre cuite quand il n’est pas occupé à inventer une nouvelle forme de musique électronique, à la fois concrète et mélodieuse. Il nous parle de son amour pour les Meliponini, les abeilles sociales sans dard qu’on trouve dans toute l’Amérique latine…

Cet album est-il entièrement composé de sons produits par des abeilles ? On n’y entend presque jamais leur fameux « bzzz »…

João Machado : « Je tiens tout d’abord à remercier Andrea Ottomani et le label Baroque Sunburst d’avoir cru en ce projet et de m’avoir donné l’opportunité de présenter mes compositions sur un disque vinyle. C’est un rêve devenu réalité. La plupart des sons présents sur l’album proviennent de mes enregistrements d’abeilles sans dard, mais pas la totalité. J’ai également utilisé des instruments analogiques, des boîtes à rythmes et d’autres enregistrements de terrain. Quant au « bzzz » dont vous parlez, il est dû au mouvement des ailes des insectes. Les sons les plus intéressants produits par les abeilles proviennent en réalité de leur abdomen. Le Brésil possède la plus grande diversité d’abeilles au monde ; les espèces y varient considérablement en termes de taille, de forme de colonie et de types de sons émis. Certains de ces sons sont très surprenants, rappelant parfois ceux des vieux jeux vidéo — des sonorités qui évoquent l’univers d’Atari. »

Avec quelles espèces d’abeilles travaillez-vous précisément ?

João Machado : « Parmi les quelque 300 espèces d’abeilles sociales sans dard présentes au Brésil, je m’occupe d’environ 15 espèces qui vivent naturellement dans les régions montagneuses du Minas Gerais, où je réside. Je les étudie, j’enregistre leurs communications et je conçois pour elles des habitats en céramique. Mes enregistrements intègrent des sonothèques à vocation scientifique et servent également de matériau de base pour ma pratique musicale. Pour les réaliser, j’ai expérimenté différents types de microphones, notamment des capteurs de contact et des microphones à ultrasons. Chaque partie de la ruche produit par ailleurs des sons qui lui sont propres. C’est un univers extrêmement délicat et complexe. Malheureusement, on sait encore très peu de choses sur la communication acoustique des abeilles sans dard. »

Pourquoi vous intéressez-vous à ces abeilles ?

João Machado : « « Mandaçaia », « guaraipo », « jataí », « uruçu-amarela » et « manduri » ne sont que quelques-uns de leurs noms. Presque toutes portent des appellations d’origine tupi-guarani ; ces abeilles font partie intégrante des communautés autochtones depuis des millénaires. L’abeille domestique européenne n’est arrivée au Brésil qu’en 1839, introduite par des prêtres portugais afin de produire de la cire pour les cierges des églises. En ce laps de temps relativement court, elle est devenue dominante et représente une menace pour les abeilles indigènes, lesquelles courent un grave risque d’extinction, avant même que nous ayons eu la possibilité de saisir pleinement leur importance au sein de nos écosystèmes. Ces abeilles existent depuis 160 millions d’années et ont évolué en étroite symbiose avec la flore et la faune locales. Il se dégage de l’observation de ces créatures un sentiment d’urgence mais aussi un profond émerveillement. Je vis dans une zone rurale, entourée de forêts luxuriantes. Ici, la présence et l’importance de ces abeilles sautent aux yeux — à condition de savoir où regarder et où écouter. »

Les rythmes semblent varier au sein des morceaux. Comment composez-vous ?

João Machado : « Je commence par extraire des segments des enregistrements, que je fais ensuite passer par divers synthétiseurs analogiques et pédales d’effets. Parfois, j’ajoute un peu de réverbération ; d’autres fois, je les laisse intacts. Ensuite, je les assemble pour former des morceaux. La construction musicale n’est pas véritablement en dialogue avec un événement biologique précis. Il s’agit plutôt d’un collage issu d’enregistrements réalisés dans de nombreuses ruches différentes. »

Est-ce votre premier projet impliquant des animaux ? Y en aura-t-il d’autres ?

João Machado : « Je suis profondément animiste. Je considère que tout est vivant et doté d’un esprit. La musique m’intéresse en tant que moyen de nouer un lien avec d’autres formes de vie et de découvrir ce lien en nous-mêmes. Si l’on parvient à percevoir la nature comme un être vivant, comme un ancêtre, notre relation avec elle s’en trouve totalement transformée. Surtout quand on sait que notre culture a toujours promu l’idée de la nature comme une simple ressource. Les abeilles sont au cœur de mon travail, mais j’ai également mené des projets musicaux impliquant des termites et des montagnes. »

Photos fournies par João Machado
Pour aller plus loin...
Le site web de João Machado

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