Wadada Leo Smith : une trompette dans le corail

Le temps ne semble pas avoir de prise sur Wadada Leo Smith. Le trompettiste et compositeur a fêté le 18 décembre 2021 ses 80 ans mais il continue de multiplier les projets avec la fougue d’un jeune homme. On a ainsi vu cet ancien membre de l’Art Ensemble of Chicago sortir récemment un album de solos de trompette, exhumer des enregistrements réalisés avec Bill Laswell et feu Milford Graves, écrire pour un ensemble de cordes ou publier sur disque un concert de 2015 donné avec deux autres piliers de l’AACM (Association for the Advancement of Creative Musicians).

Son nouvel album, Pacifica Koral Reef, se détache pourtant du lot. Enregistré en 2018 en Californie, il s’appuie sur les talents conjugués de deux guitaristes, l’improvisateur de la côte ouest Henry Kaiser et le critique d’art canadien Alex Varty. Wadada Leo Smith a esquissé avant l’enregistrement une partition graphique : une grande feuille parcourue de lignes sinueuses, zébrée de blocs verts, constellée de minuscules signes mais surtout couverte d’un bleu lumineux. Puis les trois musiciens se sont lancés dans une exploration de cette barrière de corail mentale. Varty ouvre cette longue plage (55 minutes, d’un seul tenant) par un délicat prologue, avant que n’entrent en scène la trompette patinée de Smith et les effets sonores de Kaiser. Leur dialogue est parfois abyssal, vertigineux, mais toujours fluide, mouvant, en un mot aquatique.

« Parce qu’il a été un plongeur longtemps avant d’être un musicien professionnel, Henry Kaiser est particulièrement conscient de l’effet destructeur du changement climatique sur les récifs coralliens qui sont une partie essentielle de Gaïa, notre terre vivante » écrit Alex Varty dans ses notes de pochette. « Ses nombreuses missions en Antarctique en tant que plongeur scientifique au cours des 20 dernières années ont fait de lui un témoin clé des changements déchirants qui se produisent et s’accélèrent en ce moment. Sa guitare livre ici des rythmes et des récits puisés sous la glace polaire, pour se mêler à notre préoccupation collective pour la terre et son réseau d’habitants minutieusement interconnectés ».

« La plongée en apnée dans la mer des Salish, sur la côte nord-ouest du Pacifique, fait aussi partie de mon quotidien en été » continue-t-il. « Comme une improvisation collective, cette pratique me donne l’impression de faire partie d’un tout plus grand que moi et me rappelle que des beautés étranges nous attendent juste en dessous de chaque surface, ainsi que des risques et la preuve de la fragilité de la vie. »

A la fin des années 50 était apparu le surf rock. Assiste-t-on à la naissance d’un diving jazz ? Ce serait divin…

Image de têtière : François Mauger

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