La Rêveuse : «  Au 18ème siècle, on apprenait aux oiseaux à chanter notre musique »

Les chants des oiseaux ravissent et inspirent les musiciens humains depuis la nuit des temps mais les mélodies qu’ils en tirent varient d’un siècle à l’autre. Leur évolution est très significative : elle raconte l’histoire du rapport de l’humanité au reste du vivant. Florence Bolton et Benjamin Perrot, les deux têtes chercheuses de l’ensemble La Rêveuse, ont mené l’enquête parmi les partitions de la fin de l’ère baroque. Ils en ont rapporté quelques splendeurs, comme l’admirable prélude The Birds qui ouvre The Fairy Queen de Purcell. Mais ils sont surtout revenus de leur quête avec un instrument aux origines étonnantes, le flageolet d’oiseau. Ils le présentent lors de leur nouvelle série de concerts, « Le Concert des oiseaux », de leur nouveau spectacle jeune public, « Le Rossignol et l’Empereur de Chine », et de leurs conférences musicales, comme ils le font ici…

Grâce à votre travail de recherche, on a la confirmation que les compositeurs de la fin de l’ère baroque étaient très proches des oiseaux, probablement plus que les compositeurs d’autres siècles. Comment l’expliquez-vous ?

Florence Bolton : « Le dix-huitième siècle est, plus que les siècles précédents, une grande époque pour les sciences. Les scientifiques vont observer l’animal dans son milieu naturel, ce qui est assez nouveau. Jusque là, ils avaient plutôt tendance à pondre des théories du fond de leur cabinet, sans aller vérifier comment se comportaient les animaux. Cela correspond aussi à un moment où la théorie de « l’animal machine » de Descartes, qui décrivait l’animal comme une machine sans sentiment, commence à être dépassée. On s’aperçoit que l’animal peut ressentir des émotions, qu’il est relativement proche de l’homme. C’est ce qui explique cet intérêt pour l’observation des animaux et cette envie de les éduquer. Le dix-huitième siècle est aussi le grand siècle de l’éducation. Une espèce de marotte se développe : adopter un animal sauvage et essayer de le civiliser. »

C’est dans ce contexte que naît l’étrange manie dont vous parlez dans vos conférences : vouloir apprendre la musique aux oiseaux ?

Florence Bolton : « Oui. On s’est rendu compte que les oiseaux étaient capables d’imiter, qu’ils avaient une mémoire, une intelligence. On a essayé de leur faire apprendre notre musique. C’était un peu le point de départ de notre projet. J’ai découvert que le flageolet d’oiseau avait été inventé pour ça, puisque, quand on veut apprendre à chanter à un oiseau, il faut un instrument qui soit à sa hauteur, un instrument tout petit. Je me suis dit que c’était le monde à l’envers, puisque les oiseaux sont, en principe, les sources d’inspiration des compositeurs. Ce sont eux qui nous ont apporté la musique, quelque part, avec leur chant. Au dix-huitième siècle, on veut aller tellement loin dans la domination de la nature qu’on veut leur apprendre à chanter notre musique. »

Avez-vous retrouvé des partitions liées à cette pratique ?

Florence Bolton : « Plutôt des traités d’éducation… Une tradition du manuel d’économie domestique existe depuis très longtemps, depuis le Moyen Âge. Ces manuels expliquent comment gérer son domaine, sa volière… Au dix-huitième siècle, s’y ajoutent des traités d’éducation, pour les enfants mais aussi pour les animaux. Hervieux de Chanteloup, qui est gouverneur des serins de la princesse de Condé, écrit des manuels où il parle de la meilleure façon de choisir ces oiseaux (il y a une obsession de la sélection, de la race) et de leur apprendre à chanter. Dans son livre, on trouve quelques airs qu’on peut jouer sur le flageolet d’oiseau. Sa méthode est assez intéressante. Il faut que la musique soit très simple, assez courte et toujours dans la même tonalité, parce que l’oiseau peut facilement se tromper. Un perroquet a d’énormes facilités pour mémoriser mais un serin (c’est-à-dire un canari) a une mémoire limitée. Il apprend un ou deux airs, voire trois ou quatre au maximum. »

Dans ce programme, vous mettez donc en avant un instrument rare, dont Kôske Nozaki joue à merveille, le flageolet d’oiseau. Pouvez-vous nous le présenter de façon plus détaillée ?

Florence Bolton : « C’est une toute petite flûte. Pour que l’oiseau entende, il faut que l’instrument sonne de façon très aiguë. Cela demande une très grande dextérité. Comme Chanteloup l’explique, il y avait alors deux instruments : le flageolet d’oiseau et l’un des premiers instruments mécaniques, la serinette. Son nom vient de « seriner ». Seriner, c’est répéter et, effectivement, pour apprendre à chanter à un oiseau, il faut lui répéter toute la journée le même air. Cette serinette est un tout petit orgue, avec de tous petits tuyaux qui sonnent aigu. On tourne la manivelle et une mélodie naît. Ce qui est drôle, c’est la petite touche misogyne de l’époque. Chanteloup disait : « Mesdames, ne vous fatiguez pas à apprendre la musique ; tourner la manivelle de la serinette devrait vous suffire ». La serinette a été un instrument très prisé. On en fabrique encore au dix-neuvième siècle, même si on n’apprend plus à chanter aux oiseaux. C’est devenu un moyen d’avoir de la musique chez soi ».

Vous dites qu’on jouait aigu pour que les oiseaux entendent … mais les oiseaux entendent également les sons graves, n’est-ce pas ?

Florence Bolton : « Oui mais un son grave ne va pas les attirer. On a fait un essai. Mon père est facteur de flûtes. C’est lui qui m’a parlé de ces flageolets d’oiseaux. C’est comme ça que j’ai mis le doigt dans ce projet. Un jour, il m’a dit : « Viens, on va essayer de jouer du flageolet d’oiseau à la perruche des voisins pour voir si elle réagit ». Effectivement, la perruche s’est approchée et elle a répondu. Elle a entendu quelque chose qui correspondait à un registre qu’elle connaissait. Dans beaucoup d’anciens traités d’ornithologie, les auteurs sont persuadés que, si on joue une fugue à un oiseau, il va se montrer intéressé. C’est une idée typiquement humaine, qu’on trouve dès le mythe d’Orphée : Orphée joue si bien que tous les animaux viennent se coucher à ses pieds. Dans un traité d’ornithologie de la Renaissance, Belon du Mans, dit que, pour capturer un rossignol, il suffit d’aller avec un luth au pied d’un arbre. Il faut vraiment être humain pour avoir une idée pareille ».

Vous l’évoquiez, ce projet vient notamment de votre père. Quelles sont ses autres sources intimes ? D’où vous vient cet intérêt pour les oiseaux ?

Florence Bolton : « Nous avons toujours été très intéressés par la nature, dans la famille. Benjamin Perrot, l’autre directeur artistique de La Rêveuse, aussi. Nous avions envie de pouvoir faire se croiser la musique et ce sujet très important : les oiseaux. Leur effectif est en chute libre, c’est vraiment un sujet d’actualité. On ne pensait pas que ce projet aurait autant de succès mais, là, on a énormément de demandes. On donne des concerts, on fait des conférences musicales sur ce sujet… On montre comment les compositeurs se sont intéressés à certains oiseaux et pas à d’autres et on attire l’attention des gens sur le chant des oiseaux. Les gens ont parfois tendance à ne plus lever le nez, à ne pas remarquer qu’ils sont entourés d’oiseaux. En travaillant avec le compositeur Vincent Bouchot, on a créé des partitions pour ce fameux flageolet d’oiseau, qui, finalement, a très peu de répertoire. On travaille même sur un nouveau projet, un « Carnaval des animaux en péril » qui va être créé à la Philharmonie en parallèle de l’exposition « Les animaux musiciens », à la rentrée prochaine. »

Photo de têtière : Cénel Fréchet-Mauger
Pour aller plus loin...
le site web de La Rêveuse

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