Roxane Métayer : « La présence humaine dans cet environnement a fini par m’intéresser »

« Périodique des Chemins Boueux / Herbes Étincelles »… Le titre du nouvel album de Roxane Métayer invite à un voyage sans féerie, au plus près du vivant. L’artiste visuelle et sonore est allée à de nombreux reprises tendre son micro dans une réserve naturelle des environs de Bruxelles. Ses enregistrements ont bourgeonné puis fleuri dans 11 titres, souvent partagés avec la chanteuse d’origine russe Katya Shirshkova. Les explications de la compositrice et violoniste…

Ce disque est né de votre exploration d’une petite réserve naturelle à l’est de Bruxelles, Doode Bemde. A quoi ressemble-t-elle ?

Roxane Métayer : « Son relief est assez plat. Il y a une rivière, la Dyle, des espaces boisés, des plaines plus dégagées, des nids de cigognes, des cabanes pour observer les oiseaux, plusieurs étangs ou mares, des troupeaux de vaches, des zones marécageuses… Dans les étangs, on peut entendre les grenouilles au printemps et les foulques macroules. On y entend encore les sons des activités humaines, parce qu’elle n’est pas très éloignée d’un aéroport et qu’un train y circule non loin. »

Les premiers morceaux sont constitués d’enregistrements de terrain auxquels s’ajoutent des airs de violon. Avez-vous composé sur place ?

Roxane Métayer : « J’ai composé chez moi, à Bruxelles. J’ai réalisé des enregistrements de terrain en allant une fois par mois sur place, depuis juillet 2025. J’ai commencé à composer en mai 2026, en m’appuyant sur ces enregistrements, notamment sur les rythmiques ou les mélodies que j’entendais dans les chants des oiseaux et des insectes. J’ai d’abord écrit une première voix, au violon, puis écrit la partie d’une deuxième voix en faisant des aller-retours entre les deux, et en utilisant parfois ma voix comme intermédiaire pour trouver certaines mélodies au violon. »

Sur ces morceaux, la musique est assez lente, assez expérimentale. Quelle a été votre méthode ?

Roxane Métayer : « « J’imite au violon ce que j’entends sur l’enregistrement. Je trouve une gamme qui s’assemble bien au chant de la mésange, du pouillot ou du merle (les passereaux présents sur l’album), bien que pour certains morceaux je me sois plutôt dirigée vers des compositions atonales où les deux voix au violon laissent entendre des mélodies qui comportent une forme de récit musical qui s’éloigne de l’imitation. L’imitation est le point de départ, mais je m’autorise des écarts par rapport à celle-ci. Je créais des mélodies autour du premier motif. De ses imperfections naissent des éléments qui enrichissent le morceau. J’aime que l’imitation soit imparfaite. L’idée n’est pas de toujours reproduire très précisément le chant d’un oiseau. Il peut être simplement perçu comme une base initiale. »

Sur Octave Express, vous dialoguez également avec l’alarme d’un passage à niveau. Tout vous intéresse dans l’environnement ? Il n’y a pas, pour vous, de bon ou de mauvais son ?

Roxane Métayer : « C’est la première fois que j’utilise le son d’un train et d’un passage à niveau. Avant, j’étais concentrée sur la faune. Il se trouve que, là, le train était tellement présent dans mes enregistrements que je ne pouvais pas l’ignorer. C’est devenu un élément à part entière du disque. La présence humaine dans cet environnement a fini par m’intéresser. Les sons qu’elle émet porte les indices d’un mode de vie particulier et en faire abstraction reviendrait à représenter l’utopie d’une société qui ne se déplace qu’à cheval, à pied ou à vélo. Le train dessine une ligne que j’ai moi-même empruntée pour me rendre à la réserve. Il s’agit d’une petite ligne locale. Court et composé de très peu de voitures, il emprunte un étroit corridor ferroviaire bordé d’arbres et de maisons en briques. Il fait partie de l’identité du lieu et illustre bien le réseau ferroviaire belge, qui continue de desservir de très petites gares. »

Vous êtes rejointe, pour la seconde moitié du disque, par la chanteuse Katya Shirshkova. Dans quelle direction partent alors les compositions ? Vous vous éloignez de la réserve naturelle ?

Roxane Métayer : « Sur une suggestion de Katya, on s’est envoyé mutuellement des idées par mail pour initier le travail musical à distance. J’ai choisi de lui envoyer, de nouveau comme base de travail, quelques enregistrements effectués dans la réserve. L’idée était d’avoir une autre écoute de ces enregistrements. Elle n’était jamais allée à la réserve, et l’a donc connue d’abord par ceux-là. Nous y sommes allées ensemble par la suite, pour continuer à peaufiner nos morceaux in-situ et à enregistrer dans le studio d’enregistrement Hangar 87. La collaboration avec Katya a donc débouché sur un album mêlant sa voix et la mienne, des phrases issues de ses carnets de notes, des enregistrements de terrain et le violon. Notre album est ainsi devenu un autre élément satellitaire gravitant autour de la réserve naturelle, venant se greffer au texte en prose de Sara Eelen, qui a également contribué au livret du CD. »

Avez-vous l’impression d’avoir épuisé le sujet de cette réserve ?

Roxane Métayer : « Il y aurait sans doute encore beaucoup à faire autour de cette réserve. Ce projet fait suite à un travail consacré à la forêt de Soignes, située au sud de Bruxelles. J’ai été invitée à venir dans cette réserve parce que le programmateur avait vu ce projet, qui associait déjà des enregistrements de terrain et des vidéos. C’est le type de dispositif dans lequel je me sens le plus à l’aise. Il me permet de parler d’un lieu où la faune et la flore sont pleinement présentes. J’ai mené un travail comparable au Japon : une composition pour quatre enceintes en bois de cèdre, fabriquées sur place, mêlant violon et enregistrements de la faune de l’île de Shikoku. Ce sont ces lieux qui m’intéressent. J’ai grandi au bord de la forêt et j’ai envie de conserver un lien avec ces environnements. Pour mon diplôme de fin d’études en école d’art, j’ai filmé la maison forestière où j’ai grandi ainsi que ses alentours. Ce type de projet constitue aussi un outil de connaissance. J’apprends à reconnaître les différentes espèces présentes sur place, à parcourir les chemins, à me familiariser avec le territoire. Je ne connaîtrai jamais ces lieux comme un entomologiste, un ornithologue ou un géographe, mais la musique et les arts visuels me permettent de les aborder sous un angle particulier. J’explore ces espaces en oscillant entre savoirs scientifiques et pratiques artistiques, entre recherches bioacoustiques et recherches sonores et musicales.»

Photos fournies par Roxane Métayer
Pour aller plus loin...
Le site web de Roxane Métayer
Le site web de Katya Shirshkova
Le site web de Sara Eelen

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