Lionel Marchetti : « J’invente la musique des êtres qui peuplent les océans »

Océanique, écumante, tentaculaire… Planktos est une œuvre hors-norme. Le compositeur de musique concrète Lionel Marchetti lui a consacré cinq années, de 2015 à 2020. Cinq fécondes années de réinvention de l’univers sonore des océans. Le musicien nous explique sa démarche…

Qu’entend-on quand on se lance dans l’audition de Planktos ?

Lionel Marchetti : Planktos est une composition qui, pour moi, a une envergure océanique. Par sa durée, bien sûr, puisqu’elle se déploie sur plus de trois heures, en cinq grandes parties autonomes et de nombreux mouvements, mais aussi par la façon dont j’ai voulu proposer une immersion dans des échelles différentes : l’infiniment petit associé à l’immense, un étirement de l’espace et du temps. Ce qu’on entend, cela pourrait aussi être une sorte d’océan mental, un océan qui serait un idéal : l’idéal de devenir océan soi-même, de mélanger son propre être avec le monde de l’infiniment petit, celui du plancton (une nourriture) et en même temps de se fondre avec des courants prodigieux qui sont les veines de ces immenses masses d’eaux.

D’où viennent les sons qui constituent la matière première de ce projet ?

Lionel Marchetti : La majeure partie des sons provient de synthétiseurs. Mais il y a aussi, ici et là, un peu de guitare électrique, de la harpe, quelques voix cachées et modifiées, des petites percussions, de la clarinette… J’utilise depuis toujours, dans ma pratique de la musique concrète, des synthétiseurs, qu’ils soient analogiques ou numériques. Pour Planktos, j’ai beaucoup travaillé à de longues improvisations, pendant plusieurs années, sur ces différents types de synthétiseurs. Improvisations ensuite classées, nommées, que j’ai longuement accumulées jusqu’à me les approprier autrement et, finalement, composer précisément avec elles. Tout en gardant ce choix très délibéré qui aura été celui d’essayer de représenter des phénomènes naturels (ces êtres vivants et multiples que sont le plancton ou ces sensations d’immensités océaniques) avec quasiment uniquement des sons d’origine électroniques.

Dans vos projets précédents, vous êtes parfois partis denregistrements de terrain. Ici, cest moins le cas ?

Lionel Marchetti : Oui. Et c’est volontaire : j’ai eu envie de ne pas partir d’un enregistrement pris sur le motif mais de me laisser librement emporter par un imaginaire poétique, puisque j’étais notamment guidé par le superbe recueil de Régis Poulet, intitulé lui-même Planktos (édité chez Isolato) — d’où le titre de ma composition. Je voulais me laisser embarquer dans une matière qui, cette fois-ci, était de toutes pièces façonnées avec mes mains et notamment avec ces nombreux synthétiseurs. Mais aussi de profiter des mots de Régis Poulet, de me laisser guider par un autre type de méditation poétique. Tous les titres des mouvements de Planktos ont d’ailleurs été trouvé par Régis. Planktos est une composition qui a un fond littéraire !

En écoutant Planktos, des images mentales très fortes naissent dans lesprit de lauditeur. Dans quelle mesure en êtes-vous lauteur? Dans quelle mesure vous échappent-elles ?

Lionel Marchetti : Il est vrai que lorsque j’invente des sons (ce qui est le propre du compositeur de musique concrète), lorsque je manipule des corps sonores, lorsque je travaille à pleines mains cette matière, je me laisse le plus souvent emporter — en une véritable dérive. Tel est le jeu. Tel en est l’enjeu. Celui d’un errance. D’où l’importance de l’image des courants marins. Il y a donc beaucoup de choses qui m’échappent, qui doivent m’échapper et c’est aussi ce que je recherche lors de ces grandes improvisations sonores qu’ensuite je retravaille en studio. Pour, de là, les reformuler, les affiner, bifurquer, recomposer. Les préciser. J’essaie tout d’abord de me laisser surprendre. J’essaie aussi d’échapper à cette volonté de trop façonner. En tout cas pas trop tôt. Je joue, je joue librement et parfois ce sera l’occasion d’une rencontre. Certains sons ou complexes de sons ont une véritable présence. C’est cette présence — désormais enregistrée — qui m’intéresse et avec laquelle je travaille ensuite longuement dans la composition. La présence ne s’efface pas. Elle est ce qui se maintient malgré toutes les manipulations et autres traitements que l’on peut ensuite faire subir au son dans une composition de musique concrète.

L’océan, pour Jacques-Yves Cousteau et Louis Malle, c’était « Le monde du silence ». Pas pour vous…

Lionel Marchetti : Effectivement, et il y a là quelque chose de paradoxal. J’ai nagé de nombreuses fois avec un masque et un tuba dans l’eau, j’ai fait une fois ou deux de la plongée et il est vrai qu’on évolue là dans un espace pas très sonore… Il est important de comprendre que la musique concrète est un art acousmatique : on écoute des sons au travers de hauts-parleurs sans savoir d’où ces sons proviennent. Cet art suscite, de fait, le déploiement d’un imaginaire qui passe uniquement par le son et qui se prête, d’emblée, à un foisonnement d’images mentales. C’est aussi l’une des spécificités de cet art. Et c’est peut-être là que le monde du silence devient sonore. Mon travail, avec Planktos, aura été essentiellement poétique, en aucun cas scientifique. J’ai bien sûr entendu quelques sons enregistrés avec des hydrophones, ces micros que l’on plonge dans l’eau et cela m’a aussi inspiré, mais Planktos reste une création musicale et poétique. J’invente ce que pourrait être la musique de l’infiniment petit et de tous les êtres qui peuplent les océans, dont certains sont beaucoup plus grands, comme les mammifères marins ou les poissons. Et ces êtres évoluent dans un milieu lui-même chargé de forces.

Planktos est sous-titré « 2015-2020 », ses années de conception. En 2015, quand vous avez commencé à travailler sur cette œuvre, les Accords de Paris étaient en cours de négociation. En 2020, au moment où vous l’avez terminée, il était désormais clair quils ne ralentiraient pas le réchauffement des océans. Quelle influence a eu cette toile de fond sur votre travail ?

Lionel Marchetti : Pas consciemment… Lorsque je compose, je suis très loin de cette réalité là, même si elle m’intéresse tout autant. Une œuvre comme Planktos est plutôt née d’une rencontre avec le texte de Régis Poulet et d’une nécessité intérieure. Je n’avais aucunement la volonté de prendre position, quand bien même l’écologie, depuis toujours — au sens, tout simplement, d’entretenir un rapport sain avec le monde, avec la Terre — est au cœur de ma respiration.

Vous avez par le passé beaucoup travaillé sur les paysages de montagne. Replongerez-vous un jour dans ces « océans de sons » ?

Lionel Marchetti : Passer d’un milieu alpin à un milieu océanique n’est pas un projet délibéré, cependant le cycle des éléments m’intéresse. J’ai travaillé à plusieurs reprises, déjà, sur l’océan dans différentes compositions, mais toujours de manière imagée, à la façon de fictions de sons. Je pense par exemple à Noord Five Atlantica, à Océan (de la fertilité), à La Moïra, qui est une œuvre en cours ou, pourquoi pas, pour ce qui est de l’imaginaire de l’eau et de ses méandres, à cette longue composition intitulée Chasser (première étude naturelle). J’ai cette envie de comprendre le milieu terrestre dans lequel je suis mais je n’ai pas de plan ni de programme pour cela. Planktos était un travail sur la durée, sur l’étirement, sur ce fourmillement du vivant dans l’eau de surface, sa beauté, sa complexité mais aussi sur la magie des profondeurs… souvent désertiques paraît-il. L’édition numérique d’aujourd’hui permet de donner à entendre des musiques beaucoup plus longues que si on se limitait au format d’un disque. Il y a, avec Planktos, cette envie d’accepter l’immersion et l’engloutissement, par le son, dans de grands phénomènes naturels. Ce qui m’a toujours fasciné, dans l’art de la musique concrète, alors même que c’est un art récent uniquement permis par les technologies de l’enregistrement, c’est cette possibilité d’approcher le naturel. De faire corps avec lui. Peut-être même, pourquoi pas, de s’en saisir, et avec lui danser et créer.

Pour finir, quelle est la place de lauditeur dans cette immersion ?

Lionel Marchetti : Cette sensation d’un auditeur (ou d’une auditrice) à mes côtés est omniprésente : il y a toujours un auditeur imaginaire qui est là, en face de moi, lorsque je compose. J’y pense souvent. Sa présence est nécessaire. Le genre de musique que je pratique appelle un certain silence, une lenteur aussi, une attention focalisée, très précise — donc une écoute de l’autre. Le silence n’est pas forcément silencieux. L’autre est aussi l’oreille dans laquelle je plonge. La musique concrète, par définition, en tant que genre musical, est acousmatique. C’est une façon d’écouter sans voir mais surtout une manière d’écouter pour voir autre chose. La musique concrète nous propose un monde « purement » sonore (je mets des guillemets, bien sûr) qui offre la possibilité d’un bouleversement de notre attention, une bascule des échelles au sein de notre imaginaire dans une manière de concentration particulière. Une précision qui cependant est toute naturelle. Qui n’a pas rêvé, les yeux fermés, de se projeter dans les horizons les plus lointains uniquement par l’écoute ? Écouter, au sens fort du mot, c’est voir. Voici une définition, très simple, de l’art de la musique concrète. J’invite donc l’auditeur, l’auditrice, dans Planktos, à se laisser envahir par un imaginaire sonore — ici océanique — pour à la fois se laisser emporter dans ses courants et ses masses d’eaux, ses couleurs et températures, s’y déplacer, s’y perdre et surtout, qui sait, jusqu’à faire on ne sait quelles rencontres avec une pluralité d’êtres sonores, inouïs, fantastiques…

Propos recueillis par François Mauger

Photo de têtière : Cénel et François Mauger
Photo de Lionel Marchetti : Adam Nilsson
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La page Bandcamp du compositeur : https://lionelmarchetti.bandcamp.com/

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