Lucia Di Iorio : « Il devient important de partager la richesse sonore des océans »

Des scientifiques de 7 pays différents viennent de lancer un appel. Ces chercheurs spécialisés dans l’étude des productions sonores des animaux marins réclament une plateforme ouverte, accessible en ligne, qui pourrait réunir tous les enregistrements de la vie sous-marine. Pour eux, il y a urgence. Lucia Di Iorio est, à ce jour, la seule Française à participer à ce projet. Eco-acousticienne à l’université de Perpignan, elle écoute les mers et les océans depuis plus de 15 ans. Celle qui donnera le 31 mars à Marseille une conférence intitulée « Les paysages sonores sous-marins, une symphonie de découvertes » détaille ici l’évolution de son métier et la façon dont de nouveaux outils pourraient permettre à d’autres passionnés du son de contribuer à une meilleure connaissance du vivant…

Pourquoi appelez-vous, avec 16 autres scientifiques, à la création d’une sorte de banque de sons mondiale dédiée au monde sous-marin ? Est-ce un outil qui vous manque aujourd’hui ?

Lucia Di Iorio : « En fait, jusque récemment (disons : une dizaine d’années), les gens qui s’occupaient d’acoustique marine étaient des bio-acousticiens, des gens qui travaillent sur les sons d’une espèce en particulier, comme les baleines, les dauphins… Ils s’intéressent à l’utilisation communicative de ces sons. Depuis quelques années, les outils deviennent plus accessibles, en termes financiers. Il y a de plus en plus d’enregistrements. On se concentre donc moins sur une seule espèce (même si on continue de le faire) que sur l’ensemble des sons. On se rend compte qu’il y en a énormément, dont de très nombreux sons qu’on n’identifie pas, alors qu’ils sont d’origine biologique. Cela peut être des sons d’invertébrés, des sons de poissons… Ces sons nous informent sur l’environnement : sur la biodiversité, sur les pollutions, sur la présence d’espèces invasives… Ces paysages sonores ont même un rôle écologique. On sait que les récifs coralliens qui ont les plus riches paysages sonores sont les plus attirants. La question du son prend une importance majeure. Très souvent, nous, les chercheurs en éco-acoustique, trouvons des sons sans savoir de quoi il s’agit. On se les échange en se demandant « As-tu déjà enregistré ça ? ». Cela prend une ampleur telle qu’il devient important de partager cette richesse sonore. Cela va nous permettre de suivre les environnements et d’avoir un état sonore des mers avant que ces environnements ne se dégradent. Avec le réchauffement climatique et les pressions humaines, ces paysages sonores s’appauvrissent. Une bibliothèque de ce type, réunissant des sons connus ou inconnus, nous aiderait à identifier des espèces et des « hot spots ». C’est vraiment une urgence ».

Deux enregistrements simultanés d’une baleine à bosse (Megaptera novaeangliae), illustration tirée de l’appel des scientifiques

Vous utilisez le mot de « paysage sonore » (« soundscape » dans l’appel, écrit en anglais). A ma connaissance, le terme a été inventé par un compositeur, Raymond Murray Schafer. Peut-on vraiment parler d’une diversité des « paysages sonores » sous-marins ?

Lucia Di Iorio : « C’est effectivement Murray Schafer qui a introduit ce terme mais son utilisation est pour nous différente. Pour Murray Schafer, il s’agissait surtout de la perception d’un paysage sonore par les humains. Pour nous, il s’agit d’une description écosystémique de ce paysage. Si vous mettez un hydrophone sous l’eau dans un herbier, si vous le mettez dans une zone rocheuse, si vous le mettez dans l’Arctique, si vous le mettez dans différents récifs coralliens, vous entendrez des paysages sonores différents. Les « oreilles d’or » de la Marine le savent depuis longtemps. Ces paysages sonores sous-marins sont fragiles ; ils peuvent être en danger. On constate que la diversité sonore est faible dans les sites peu protégés. Dans les aires marines où il y a une protection totale, où l’humain ne peut pas accéder, on trouve des sites très riches, très complexes, acoustiquement parlant. Pour ne rien dire des zones polluées, beaucoup moins riches, où on ne trouve que quelques sortes de sons, très abondants mais sans diversité. L’intérêt de l’acoustique n’est pas uniquement l’accès à des espèces. Les sons nous donnent des informations sur les comportements des animaux, qui les émettent pour la chasse, pour la reproduction ou pour défendre un territoire. Ils nous renseignent sur la vitalité d’un site, vitalité qui change en fonction des perturbations humaines. C’est pour ça qu’on espère, dans cette bibliothèque, réunir les paysages sonores les plus divers, du monde entier, pour avoir accès à tous les sites ».

Lucia Di Iorio (photo : Andrea Lamount, Sound Earth Legacy)

Finalement, si le projet voit le jour, qui aura accès à cette bibliothèque ?

Lucia Di Iorio : « Cette bibliothèque permettra un travail interdisciplinaire. L’idée, c’est qu’on collabore avec des informaticiens pour monter et structurer cette bibliothèque, puis avec des spécialistes du traitement de signaux par l’intelligence artificielle pour développer des algorithmes… L’intelligence artificielle a besoin de beaucoup de données, surtout lorsqu’elle est confrontée à des sons rares. Une bibliothèque de cette taille augmente la performance des algorithmes de reconnaissance et de classification automatique. Ces outils vont ensuite être accessibles à tous. Quelqu’un qui enregistre avec un hydrophone, pas nécessairement dans un but scientifique, pourra charger un son dans l’application. Il apprendra que ce son est lié à tel ou tel poisson ou a déjà été rencontré dans tel ou tel site. Il pourra interagir, comme sur BirdNet ou PlantNet. C’est aussi une façon de sensibiliser le public à l’existence de cette dimension sonore des mers et des océans ».

Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
L'appel des scientifiques
Le site web de Lucia Di Iorio
L'annonce de la conférence de Lucia Di Iorio le 31 mars à Marseille

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