« Mondes sonores » : naissance d’un festival en Forêt d’Orient

Ah les Cigognes noires… En septembre, elles trouvent refuge dans l’archipel d’étangs qui émaillent la Champagne humide, à l’est de Troyes. Légèrement plus petites que les Cigognes blanches, ces oiseaux sont également plus rares : moins d’une centaine de couples nichent dans les forêts françaises. Ce chiffre est si faible que l’espèce est inscrite sur la liste rouge des espèces menacées de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Faut-il pour autant renoncer à créer un festival de musique en Forêt d’Orient ? Grégoire Lorieux ne le pense pas. « Le maître-mot est « équilibre » » explique le compositeur, désormais directeur artistique du nouvel événement. « « L’idée est de fabriquer une programmation qui corresponde à des besoins qu’on identifie sur place. La musique va être un élément de médiation entre tout le vivant et le public qui veut être là. Ce festival répond à l’envie de voir comment la musique peut répondre aux interrogations et aux angoisses écologiques. »

Et c’est ainsi, dans une constante recherche d’équilibre, que naît « Mondes sonores » : une vingtaine d’événements en plein air, répartis sur deux week-ends, du 10 au 18 septembre, dans la mosaïque de paysages du Parc naturel régional de la Forêt d’Orient.

Etre oiseau, la nouvelle performance imaginée par Grégoire Lorieux, est emblématique de la programmation. « Comme beaucoup de musiciens, j’ai été émerveillé par l’un des derniers livres de Vinciane Despret, Habiter en oiseau » reconnaît le compositeur. « Elle s’exprime en termes très sensibles sur la gestion de l’espace. En tant que musicien qui essaie de fabriquer des dispositifs de réflexion, c’est une sorte de modèle. Etre oiseau incarne l’idée qu’il faut ritualiser le passage à l’écoute musicale. Les participants sont amenés à jouer des chants d’oiseaux extrêmement stylisés. Celui qui a un triangle dans les mains est « l’oiseau triangle » et son chant, certes très stylisé, a à la fois une existence dans l’espace et une existence sociale, au sens où il communique avec les autres oiseaux de son espèce. Il y a également de la communication inter-espèce, puisque l’oiseau-gong attire à lui toutes les espèces. C’est une sorte de jeu de rôle. »

Cette dimension participative se retrouve également dans les autres projets portés par l’ensemble Itinéraire, comme les Ballades conçues par la compositrice Michelle Agnes Magalhaes et la plasticienne Gisèle Jacquemet ou les ateliers Paysage Musique, qui partent d’enregistrements sonores réalisés par des spectateurs devenus acteurs. Passé par le séminaire du philosophe Bruno Latour à Sciences Po, Grégoire Lorieux est en effet un ardent partisan de « l’esthétique relationnelle », telle qu’elle a été pensée dans les années 1990. « L’idée est de faire des œuvres qui mettent en relation les gens, qui cherchent à créer du lien » explique-t-il. « Cette attitude est profondément artistique. Elle interroge le rôle de l’artiste dans la société. Le rôle des artistes est autant, je pense, d’offrir aux spectateurs de la beauté, de l’émerveillement, que de les pousser à s’interroger. La relation à l’autre doit être inscrite dans la musique même. Mes camarades compositeurs ne sont pas tous d’accord avec ça. Moi, je pense que la musique peut être exigeante et s’adresser à tous, pas seulement à l’élite qui va dans les salles de concerts. »

L’un des temps forts les plus attendus du festival sera la création française de Music for Wilderness Lake de Raymond Murray Schafer. Grégoire Lorieux était en train d’écrire le dossier de préfiguration de Mondes sonores pour un programme du Ministère de la Culture intitulé « Mondes nouveaux » lorsque le compositeur canadien a disparu, en août 2021. Le concert donné à l’aube et au crépuscule par 12 trombonistes au bord de l’un des lacs du Parc naturel régional de la Forêt d’Orient deviendra donc un hommage posthume. Et l’auteur du Paysage sonore deviendra le parrain rêvé de cette première édition. Puisse le festival avoir la même longévité et le même rayonnement que l’œuvre de Murray Schafer…

Photo de têtière : Grégoire Lorieux
Pour aller plus loin...
Le site web du festival Mondes sonores
Le site web de l'ensemble Itinéraire
Le site web du Parc Naturel de la Forêt d'Orient
Le site web du Conservatoire du littoral, partenaire de ce projet

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