« Pour moi, la musique ne traduit pas une idée » avertit d’emblée Clément Nourry. « On peut retraduire la musique en mots après l’avoir conçue, mais elle a son langage propre ».
C’est donc à une distance respectueuse, voire avec une certaine prudence, qu’il convient de s’intéresser aux mots que ce musicien a associés au nouvel album de son trio, Under The Reefs Orchestra, même à ceux qu’il a choisis pour baptiser son groupe, dont l’appellation pourrait se traduire par « l’orchestre d’au-dessous des récifs ». « Les récifs évoquent pour moi les rochers sur lesquels on se fracasse quand on navigue » explique le guitariste. « Ils représentent vraiment l’accident, le naufrage. En même temps, ils représentent une occasion de descendre au fond de l’océan. Ils combinent plusieurs idées : celle du vertige, celle de la chute, mais aussi celle d’un monde caché. C’est un peu ce qui hante toute ma musique ».
Pour passer de « reef » à « riff », il n’y a que deux lettres à changer, ce qu’admet aisément le musicien bruxellois : « Depuis toujours, j’essaie de me tenir à cette discipline : faire des choses simples et les répéter, moi qui suis un homme de la variation, qui ne ne peux pas m’empêcher de faire des choses différentes à chaque fois. Je ne suis pas sûr d’avoir réussi à rester simple tout le temps mais l’idée de riff et de répétition est au cœur de ce groupe. Derrière les mots « sous les récifs » ou « sous les riffs » se cache la question : que se passe-t-il au-dessous de la répétition ? Sous l’aspect répétitif qui apparaît, il y a plein de micro-variations, plein d’imaginaires qui se développent. Cette répétition rend bien des choses possibles ».
Ce que ces répétitions virtuoses rendent possible, dans l’immédiat, c’est une nouvelle poignée de titres percutants, réunis dans un album qui portent le nom de Williwaw. « Le williwaw est un peu notre vent préféré » confesse le compositeur. « Son nom est très cool. C’est un vent qui souffle dans le détroit de Magellan, au sud de l’Amérique du Sud. Il peut surgir n’importe quand. Il descend des montagnes de façon très soudaine et renverse tous les bateaux. A nous qui improvisons beaucoup, cette idée de vent imprévisible et qui fout le bordel nous plaisait bien ». L’album compte également dans ses titres des allusions au Foehn, un vent chaud et sec qui parcourt les Alpes, à Katarina, l’ouragan qui a brisé les digues de la Nouvelle-Orléans (Clément y était quand il a écrit cette composition), à El Niño, redoutable oscillation des courants océaniques, aux Mushrooms (les « champignons ») et à la Banquise.
Interrogé sur le goût pour les phénomènes naturels que trahissent ces choix, le musicien s’explique : « Nous nous intéressons à l’environnement de plein de manières différentes. Jakob, notre batteur, fait par exemple beaucoup de vélo. C’est un militant du vélo en ville. Le vélo est une manière de voyager dans le monde (dans le désert, en Turquie…) qui lui permet de se sentir libre et proche de la nature. Moi, j’ai longtemps été attiré par la collapsologie, par des oiseaux de mauvais augure comme Jared Diamond, l’auteur d’Effondrement. Je lis beaucoup et, en ce moment, je m’intéresse à Olivier Hamant, un biologiste qui développe le concept de robustesse, que je trouve vachement intéressant. Ça nous sort de la collapsologie, du drame, de la destinée ».
Même s’il déclare ne pas savoir comment appliquer la notion de robustesse en musique, il serait tentant de relever que la musique d’Under The Reefs Orchestra ne se contente pas d’une seule « niche écologique ». Avec sa guitare tranchante, son saxophone têtu et sa batterie omniprésente, le trio peut revendiquer des liens avec les jazzmen d’aujourd’hui, comme Kamasi Washington, des rockers d’hier, comme Talk Talk ou Morphine, ou les explorateurs d’avant-hier, comme Ennio Morricone ou Ryuishi Sakamoto. « Effectivement, il y a quelque chose de robuste dans la musique que je fais, dans le sens où il y a plein d’éléments différents, qui viennent de mondes a priori différents » admet Clément Nourry. « Tout ça est très hétérogène. Dans notre musique, il y a à la fois de l’improvisation et de l’écriture. On n’a pas de message à faire passer mais la thématique écologique nous semble hyper importante pour nous, en tant qu’individus. En parler permet de creuser la question. Par exemple, il me semble qu’il y a un rapport entre l’improvisation et l’écologie. L’improvisation, c’est s’adapter à un monde qui fluctue. Ceux qui savent bouger, ceux qui savent s’adapter sont mieux équipés dans un monde chaotique. »
On souhaite à Under The Reefs Orchestra de se faire entendre dans le monde tumultueux qui accueillera leur nouvel album, Williwaw, dans quelques semaines…
Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
Le site web du trio