En 2026, l'équipe de 4'33 Magazine poursuit sa collaboration avec des étudiantes et des étudiants de l'Université Paris VIII, dans le cadre du cours de Makis Solomos sur la dimension écologique de certaines pratiques musicales. Plusieurs étudiantes et étudiants ont souhaité écrire un article. Nous publions ici celui d'Oriane Maniglier.
« Lorsque les premières créatures sont nées dans les mers profondes, l’une des premières choses qu’elles ont faites pour tenter de communiquer avec d’autres fut de s’illuminer […] et je pense que, même aujourd’hui, lorsque l’un d’entre nous, à notre époque moderne, souhaite communiquer avec quelqu’un d’autre, une partie de nous s’illumine. » Ichiko Aoba
Née en 1990 à Urayasu, Ichiko Aoba est une artiste japonaise, principalement de folk, ayant enregistré son premier album à 19 ans : Kamisori Otome. Enfant curieuse, extrêmement observatrice et attentive aux détails de son environnement, il lui fut parfois reproché d’être trop silencieuse, ce qui, selon elle, n’était pas vrai puisque son monde intérieur était très bruyant. C’est en 2025 qu’elle sort son huitième album, Luminescent Creatures, clairement positionné comme une suite de son album précédent sorti en 2020, Windswept Adan. Les deux albums sont inspirés de l’archipel Nansei, plus particulièrement des îles Ryūkyū, situées au sud-ouest du Japon, que l’artiste a visitées de nombreuses fois en 2019 pendant la période du COVID, lui permettant ainsi de percevoir dans son infinie beauté la nature reprenant ses droits.
En 2019, elle visite Ishinomaki, une ville portuaire située dans la préfecture Japonaise de Miyagi, connue notamment pour sa pêche à la baleine. « I saw them dissect a whale almost every day » (« je les ai vu disséquer une baleine presque tous les jours »), un électrochoc pour l’artiste qui l’année d’après sortira Windswept Adan et enfin Luminescent Creatures, des hommages au monde aquatique et aux créatures qui peuplent nos eaux. Avec Ayukawa no Shizuku (2019), Ichiko Aoba avait déjà publié une collection de field recording et de chansons folks. Un travail artistique d’écologie sonore démontrant ainsi son intérêt pour le vivant, notamment pour les sons aquatiques, et son engagement pour leur préservation et la sensibilisation du grand public. Travail qu’elle poursuivra d’une autre façon dans Luminescent Creatures. Si ces albums sont de remarquables témoins de la sensibilité de l’artiste pour le monde aquatique, nous pouvons nous demander comment Ichiko Aoba utilise son art en s’engageant pour l’écologie, devenant ainsi une artiviste au service de l’écologie.
Alors que Windswept Adan était pensé comme la musique du film d’une jeune fille exilée, explorant une île fantastique nommée Adan, Luminescent Creatures est davantage le tableau des paysages sonores et du vivant subaquatique qu’Ichiko Aoba explore au cours de ses plongées. Mêlant féerie et méditation dans une invitation au voyage et à la découverte de l’univers subaquatique des îles Nansei, Luminescent Creatures est un album qui mêle une instrumentation fine, des sons enregistrés, ainsi qu’un langage vocal singulier, presque animal. Chanteuse et multi-instrumentiste, elle n’a cependant jamais pris de cours de chant puisqu’elle était très timide. Pourtant, la chanteuse est tout à fait passionnée par la communication entre les créatures vivantes, notamment marines. Plus que de simples mélodies ou des paroles, les chants d’Ichiko Aoba sont avant tout faits pour souligner le paysage sonore dépeint dans ces œuvres et pour donner vie aux créatures marines qui peuplent son art.
« Once you dive, you see plankton and jellyfish that illuminate in rainbows of different colors; they float all around you like little UFOs » (« Une fois que vous plongez, vous voyez le plancton et les méduses qui s’illuminent en un arc-en-ciel de différentes couleurs ; ils flottent tout autour de vous comme des OVNIS ») confie Ichiko Aoba pour le Brooklyn office. C’est précisément cette atmosphère magique que l’artiste dépeint dans son album à travers des sons comme Pirsomnia, effervescence sonore sublimée par la voix de la chanteuse, dépourvue de paroles, retour à un état animal quasiment comme un chant de baleine. Ou encore dans 24°03’27.0″N 123°47’07.5″E, coordonnées d’un phare sur l’île d’Hateruma-Jima, que l’artiste a particulièrement apprécié au cours de ses voyages. Dans cette musique, les cordes en nappes sonores permettent à un Sanshin, instrument traditionnel à trois cordes avec un corps en peau de serpent destiné à accompagner les chants des îlesRyūkyū, et à la voix de l’artiste de rendre hommage à ce lieu que l’artiste apprécie tout particulièrement. Dans Coloratura, premier titre de l’album, Ichiko Aoba mêle japonais traditionnel et langage insulaire, alors que les instruments, portés par une flûte pour le caractère pastoral, dépeignent une atmosphère merveilleuse et délicate. Dans la musique de Windswept Adan et de Luminescent Creatures, il est possible d’entendre des sons enregistrés de la nature, comme du vent ou des créatures marines, afin de contribuer à l’ancrage de l’univers dépeint.
Ichiko Aoba est une artiste qui, selon le site beatsperminute.com, « semble surprise par sa stature apparemment toujours croissante, se demandant comment tant d’auditeurs en dehors de son pays natal ont découvert sa musique au départ. » Mais, malgré cet étonnement, elle n’hésite pas à se mobiliser, en 2023, pour le projet EarthPercent de Brian Eno visant à susciter des dons de la part d’artistes pour la planète. Ichiko Aoba compose alors un titre : Space Orphans, dont les revenus seront intégralement reversés à l’action caritative.
Ainsi, l’art d’Ichiko Aoba est guidé par un respect infini pour la vie, une ode à la nature et aux créatures qui peuplent notre planète. L’artiste, qui semble animée par un monde intérieur très vaste et singulier, nous laisse entrevoir des bribes de son univers aux contours flous et empreint de la magie de la vie, espérant ainsi nous sensibiliser au vivant, à la nature et au respect de ce qui était déjà là avant même notre propre existence.
Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
Le site web du département musique de l'université Paris VIII