[Université Paris 8] Un entretien avec Matthias McIntire

Photo naturaliste
En 2026, l'équipe de 4'33 Magazine poursuit sa collaboration avec des étudiantes et des étudiants de l'Université Paris VIII, dans le cadre du cours de Makis Solomos sur la dimension écologique de certaines pratiques musicales. Plusieurs étudiantes et étudiants ont souhaité écrire un article. Nous publions ici celui de Brianna Dai.

Basé à Halifax et originaire de Toronto, le compositeur, interprète et artiste sonore Matthias McIntire revient sur son parcours musical, de ses débuts au violon dès l’enfance jusqu’à sa pratique artistique actuelle, façonnée par des années de formation et de mobilité à travers le Canada.

Pouvez-vous nous parler un peu de vos débuts en musique ? À quoi ressemble votre parcours et comment avez-vous commencé à composer ?

Matthias McIntire : « Je suis violoniste et altiste, et mes premières expériences musicales ont été avec le violon. Quand j’avais environ cinq ans, ma mère m’a tout simplement mis un violon dans les mains. Je pense qu’elle avait remarqué que j’aimais la musique et que j’aimais en écouter ; alors, elle s’est dit : « Tiens, voilà ». Elle avait elle-même un peu d’expérience au violon et à l’alto quand elle était jeune, ainsi qu’au piano. Je pense donc que c’est de là qu’est venue l’impulsion. J’ai étudié le violon pendant longtemps, et on peut dire que la suite appartient à l’histoire. »

Avez-vous commencé à composer à peu près au même moment que vous avez commencé vos études instrumentales ?

Matthias McIntire : « Hmm… bonne question. J’ai commencé à suivre des cours de théorie musicale assez tôt, vers dix ou onze ans. Et, dans ces cours, il y avait toujours de petits exercices où l’on devait écrire de la musique. Donc, j’ai eu ce genre d’expérience assez tôt. Parallèlement, il y avait aussi une autre dimension importante. J’ai grandi en allant à l’église avec ma famille et j’y jouais du violon presque tous les dimanches entre l’âge de 6 et celui de 18 ans. Là-bas, il y avait un directeur musical, John Campbell. Il a été présent pendant toute cette période. Il m’a vu grandir et m’a énormément encouragé de différentes façons. Avec lui, je faisais beaucoup d’improvisation, de composition, d’arrangements et je jouais des hymnes et ce genre de choses. Je pouvais passer d’un chant de Noël un peu jazzy à des improvisations assez expérimentales pour violon et orgue, par exemple. Donc j’ai eu cette expérience créative tout au long de mon enfance dans ce contexte. »

Incroyable ! Quel est votre plus ancien souvenir d’une pièce, une œuvre dont vous êtes particulièrement fier ?

Matthias McIntire : « C’est drôle, parce que même si j’ai commencé à composer relativement tôt, je ne terminais presque jamais mes pièces. C’était toujours des petits fragments, des idées par-ci par-là. Je me souviens d’ailleurs avoir retrouvé récemment, dans une vieille boîte remplie de souvenirs du secondaire, une pièce que j’avais commencée… sans la terminer… mais dont j’avais écrit une bonne partie. Et elle avait un titre absolument hilarant avec le recul : Dissonant and Danceable. J’étais très porté sur Chostakovitch à l’époque. Mais la première pièce que j’ai vraiment terminée et dont j’étais très fier est probablement arrivée pendant ma maîtrise en violon. J’ai écrit une pièce pour piano solo d’environ huit minutes, que j’ai programmée à mon récital de fin de maîtrise. Il y a toute une histoire qui mène à ce moment-là, mais c’était un moment important pour moi. Pendant mon baccalauréat et ma maîtrise, j’étais surtout concentré sur le violon et je composais moins qu’au secondaire. Et cela me manquait vraiment. Je trouvais d’autres moyens d’exprimer ma créativité ; beaucoup d’improvisation, jouer avec des groupes, essayer le jazz, la musique traditionnelle, toutes sortes de choses. Puis je me suis dit : « Bon, je dois écrire quelque chose pour mon récital de maîtrise en violon. » Donc je jouais tout ce grand répertoire de violon et, au milieu du récital, j’ai pu m’asseoir et regarder mon collègue Keisuke interpréter une pièce pour piano solo que j’avais écrite C’était un moment marquant pour moi. J’en étais très fier. »

Génial. Comment s’appelait cette pièce ? Et pouvez-vous nous en dire un peu plus sur l’histoire dont vous parliez ?

Matthias McIntire : « Oui, bien sûr. La pièce s’appelle Earthbound and Skyward. C’est une pièce très énergique et très rythmique. Je pense qu’elle cherchait à capturer l’énergie que je ressentais à la fin de ma maîtrise en violon. Il y avait beaucoup de stress, beaucoup d’heures de pratique, de grandes performances… donc une grande intensité. J’avais l’impression d’essayer de m’échapper de tout cela. La partie earthbound évoquait le fait d’être tiré vers le bas par les problèmes très concrets, très terrestres, si l’on veut. Et skyward, c’était plutôt ce mouvement vers le haut, cette tentative d’atteindre quelque chose de peut-être extatique, quelque chose qui pourrait me sortir de cet état. »

Si vous pensez à la musique canadienne, quels sont les cinq premiers mots qui vous viennent à l’esprit ?

Matthias McIntire : « C’est une question difficile. Si l’on parle de musique classique contemporaine canadienne, je dirais d’abord : la diversité. La diversité des voix, mais aussi des styles et des approches. C’est peut-être même quelque chose qui existe à l’échelle mondiale. Mais cela rend difficile de définir précisément ce qu’est la musique classique contemporaine canadienne. Il y a certainement un esprit d’exploration. Quoi d’autre… Peut-être la pluralité, une multiplicité de perspectives et de pratiques. »

Vous avez travaillé dans plusieurs régions du Canada. Vous avez mentionné la Nouvelle-Écosse maintenant, mais aussi l’Ontario. Comment pensez-vous que la culture locale et l’environnement dans lesquels vous vous trouvez influencent votre style musical et vos inspirations lorsque vous composez ?

Matthias McIntire : « Je pense que parler d’environnement est peut-être un bon point de départ, parce que je tire beaucoup d’inspiration de la nature, du plein air, des animaux, et de choses comme ça. J’ai par exemple une pratique d’enregistrement de terrain : j’apporte des microphones dans la nature et j’enregistre les sons que j’entends là-bas. D’une certaine manière, il peut arriver que je me trouve dans un endroit où je peux enregistrer un oiseau ou un son particulier qu’on ne trouve pas ailleurs. Et ça, c’est vraiment fascinant. J’ai beaucoup d’histoires et d’exemples de ce genre de situation. Ensuite, je peux réutiliser ces sons dans un contexte musical. Mais il y a aussi d’autres cas. Par exemple, j’ai écrit un cycle de chansons d’environ quarante minutes pour ma grande amie et collaboratrice Rachel Fenlon, qui est soprano et pianiste—elle chante et joue du piano en même temps. L’un des grands thèmes de cette œuvre est l’eau. Et quelque chose que j’ai remarqué en enregistrant de l’eau dans différents endroits — en Islande, en Ontario, dans le Maine — dans toutes sortes d’environnements aquatiques, des rivières, l’océan, etc., c’est que l’eau finit par sonner à peu près de la même façon partout. Contrairement aux oiseaux, par exemple : un oiseau que vous entendez à Vancouver ne se trouvera peut-être pas à Halifax. Mais avec l’eau, on ne peut presque pas dire d’où vient l’enregistrement. Ça sonne simplement… comme de l’eau. Donc je suis souvent frappé par le fait que la musique, et les sons en général, ont quelque chose d’assez universel. Peut-être que cela vient aussi de mon parcours. Je suis né au Canada de parents américains. J’ai vécu au Canada, aux États-Unis et en Europe pendant mon enfance, parce que mes parents nous ont beaucoup déplacés. Avant mes 18 ans, j’ai vécu sept ans en France, en Italie et en Angleterre. Et j’ai beaucoup voyagé. Donc je ne me sens pas toujours particulièrement attaché à un seul endroit. Au contraire, je trouve ça plutôt excitant de réaliser à quel point nous sommes connectés à un niveau plus large. Alors peut-être que je ne suis pas la meilleure personne pour répondre à cette question, parce que j’ai des intérêts très étendus — pour différentes cultures, différents environnements et différents styles — et tout cela m’influence d’une manière ou d’une autre. »

Je veux absolument en savoir plus sur ces enregistrements de terrain. Comment intégrez-vous ces enregistrements dans votre musique ? Est-ce qu’il faut trouver un certain équilibre entre ces sons et les sons tonals auxquels nous sommes habitués ?

Matthias McIntire : « Oui, absolument. Je pense que dès que les humains ont compris comment enregistrer le son — ce qui remonte déjà à plus d’un siècle — les gens ont commencé à essayer d’intégrer ces enregistrements dans la musique. Cela a représenté un véritable changement de paradigme : tout à coup, le son enregistré permettait de faire toutes sortes de choses dans un contexte musical. Je pense par exemple aux années 1950, à la musique concrète et à Pierre Schaeffer à Paris. Tout cela date déjà d’environ 75 ans, et depuis, énormément de pratiques différentes se sont développées à partir de là. Pour moi, l’art de l’enregistrement de terrain consiste simplement à emmener un appareil d’enregistrement quelque part. Ça peut être n’importe où. C’est un peu comme prendre une photo ou filmer quelque chose, sauf qu’on capture un instant sonore. J’aime bien penser à ça comme à un instantané audio. C’est une façon de capturer les sons d’un endroit précis. Parfois, l’enregistrement est plutôt environnemental : on capte l’ambiance sonore globale, tous les sons qui nous entourent. Et parfois c’est beaucoup plus ciblé : on peut, par exemple, approcher le micro tout près d’une rivière, à quelques centimètres, pour obtenir un son très riche et très détaillé. Ensuite, il existe différentes manières d’intégrer ces sons dans un contexte musical. Parfois, c’est un peu comme mélanger de l’huile et de l’eau : comment faire fonctionner ensemble le son d’un violon et celui d’un geai gris, par exemple ? Je pense qu’il faut alors revenir aux principes fondamentaux du son. Un geai gris possède une hauteur, un rythme, une énergie dans la façon dont il produit son cri. Et la musique aussi possède ces éléments. Donc, d’un côté, ces sons peuvent sembler très différents, mais si l’on revient à ces principes fondamentaux, on découvre toutes sortes de façons de créer des liens entre eux. »

Est-ce qu’il y a eu une expérience particulièrement mémorable lorsque vous enregistriez des oiseaux, par exemple ?

Matthias McIntire : « Oui, absolument. Je pense par exemple à une fois où j’étais en Colombie-Britannique. Je faisais une randonnée près de Vancouver avec des amis. On s’est arrêtés pour manger le midi et on s’est un peu fait envahir par des geais gris. On les appelle parfois Whiskey Jack ou encore Canada Jay. On avait du trail mix et je me souviens que les oiseaux voulaient absolument en manger. J’avais mon petit enregistreur portable avec moi. J’avais le mélange dans ma main, et les oiseaux venaient littéralement se poser sur ma main pendant que j’enregistrais. Donc, j’ai pu capturer des sons incroyables : leurs petits cris, leurs gazouillis, leurs croassements, mais aussi le bruit de leurs ailes lorsqu’ils battaient l’air. Toutes sortes de sons qu’on n’entend normalement jamais parce que j’étais extrêmement proche d’eux. C’était vraiment une expérience très spéciale. Et tous ces sons se sont retrouvés dans une œuvre que j’ai écrite qui s’appelle Cathedral Grove (and the Grey Jay). C’est pour violon solo et électronique en direct. Ces enregistrements font donc vraiment partie intégrante de la pièce. »

Toujours sur le thème de la technologie, je crois que vous travaillez actuellement sur une œuvre qui intègre de la génération de texte et de voix par intelligence artificielle. Comment voyez-vous cette intersection entre la technologie et la musique, et quelles possibilités imaginez-vous pour l’avenir de la composition ?

Matthias McIntire : « Je suis quelqu’un qui s’intéresse beaucoup à la technologie qui nous entoure. Et je pense que nous vivons dans une époque où il est impossible d’y échapper. Par exemple, nous sommes en train de parler en visioconférence avec toutes sortes de microphones. Et la plupart des médias que nous consommons: les films, Netflix, YouTube… reposent énormément sur la technologie. Pour ma part, j’ai étudié le violon classique, qui est en quelque sorte une technologie vieille de 400 ans. Et je trouve que, souvent, les musiciens classiques sont parmi les derniers à intégrer les nouvelles technologies dans leur propre pratique. Nous avons tendance à nous concentrer davantage sur cet instrument vieux de quatre siècles que sur les technologies d’enregistrement ou les innovations actuelles. Donc au départ, c’était peut-être un peu une réaction de ma part. À un moment donné, j’ai réalisé qu’il y avait un grand vide dans ma compréhension de ce qui se passait dans le monde contemporain. Cela a sans doute suscité mon intérêt initial. Mais, évidemment, il est impossible d’imaginer tout ce qui pourrait arriver dans le futur de la musique. Il y a déjà énormément de choses qui se passent. Le simple fait que nos ordinateurs sont si puissants aujourd’hui — et qu’il existe maintenant l’intelligence artificielle — est déjà assez incroyable. J’utilise déjà certains outils d’IA dans ma pratique musicale. Pour cette pièce en particulier, qui est encore en cours de création, elle a pour l’instant un titre provisoire. C’est essentiellement un nocturne pour piano accompagné de ces éléments d’intelligence artificielle. La pièce aura un aspect presque théâtral. La pianiste jouera un nocturne au piano et la musique sera aussi traitée électroniquement en direct ; elle sera manipulée et transformée de différentes manières. Ensuite, l’interprète aura une conversation avec une entité d’intelligence artificielle, en lui posant des questions d’ordre existentiel et ce genre de choses. Pour l’instant, c’est à peu près tout ce que je peux dire, parce que le projet est encore à un stade très préliminaire. »

Ça a l’air vraiment fascinant. J’ai hâte de l’entendre.

Matthias McIntire : « C’est assez drôle parce que c’est probablement le projet pour lequel je sais le moins à quoi le résultat final ressemblera. Donc, d’une certaine manière, c’est un peu effrayant. À ce stade de ma carrière, j’ai généralement assez confiance en ma capacité à réaliser musicalement les idées que je veux exprimer. Mais avec cette pièce, celle avec l’IA, il y a beaucoup d’inconnues : comment cela va fonctionner, comment cela va influencer l’atmosphère, le sens, l’émotion… C’est donc vraiment une expérience pour moi, et oui, c’est un peu intimidant. Mais c’est aussi très excitant. »

Pour terminer, j’aimerais vous poser une dernière question : qu’aimeriez-vous voir pour l’avenir de la composition et pour le rôle des compositeurs dans la société canadienne ?

Matthias McIntire : « Je pense que c’est un souhait permanent pour beaucoup d’entre nous : cette musique que j’aime — que beaucoup de gens aiment — la musique classique, c’est-à-dire une musique complexe qui nous permet d’entrer en contact avec nos émotions et nos idées les plus profondes… On espère toujours que davantage de personnes voudront y participer. Et je crois qu’une grande partie du rôle du compositeur contemporain consiste justement à refléter le présent. Qu’est-ce que nous ressentons aujourd’hui ? Qu’est-ce que nous pensons aujourd’hui ? Et comment peut-on exprimer cela dans un contexte musical ? Je pense que la musique contemporaine a un immense pouvoir pour attirer de nouveaux auditeurs vers la musique classique. Et c’est parfois le contraire de ce que l’on imagine, parce que beaucoup de gens pensent : « la musique contemporaine, c’est étrange, c’est bizarre ». Mais elle n’a pas forcément besoin d’être intimidante ou aliénante pour le public. Elle peut être à la fois exigeante, accessible et engageante. »

Photo de têtière : François Mauger

Pour aller plus loin...
Le site web du département musique de l'université Paris VIII
Le site web de Matthias McIntire

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