Ocean Fanfare: « La force de la musique instrumentale, c’est d’aller au-delà du langage »

Il faudrait toujours ajouter un sous-texte aux sous-titres. Le groupe de jazz scandinave Ocean Fanfare a publié un album sous-titré « Ecological Relations », un second sous-titré « Capitalist Transformation », avant de faire paraître cette année un troisième disque de la même série, sous-titré « Temporal Polyphony ». Mis à la suite les uns des autres, ces mots racontent plusieurs histoires et la plus vraie n’est pas la plus évidente. Au-delà des questions de transition écologique, qui occupaient certainement l’esprit des musiciens, il est surtout question dans cette trilogie de musique : comment, dans le premier opus, elle unit des musiciens ; comment, dans le second, elle est retravaillée avec des outils d’aujourd’hui, tels que des algorithmes ; comment, dans le dernier, elle sort de l’expérience enrichie de formules rythmiques inédites… Libre, bien sûr, à chacun d’entendre dans les expérimentations du saxophoniste Sven Dam Meinild, du trompettiste Tomasz Dąbrowski, du bassiste Richard Andersson et du très inspiré batteur Peter Bruun les lentes aventures d’ « Old Tjikko », l’un des plus vieux arbres du monde, photographié pour la pochette de Third nature. Libre aussi aux amateurs de lire ou de relire The Mushroom at the End of the World d’Anna Lowenhaupt Tsing, dont les idées sur la coexistence de multiples lignes temporelles ont influencé ce nouveau projet. Mais l’essentiel semble bien se situer ailleurs : dans le parallèle que développe ici Sven Dam Meinild entre musique et nature…

Third Nature est le troisième opus d’une trilogie commencée en 2019. Cinq ans se sont écoulés entre la parution du deuxième album et celle du troisième. Que s’est-il passé ?

Sven Dam Meinild : « En fait, nous avons enregistré l’album en 2024. Le processus d’écriture musicale a fini par s’inscrire dans le cadre d’un projet de recherche artistique à l’Académie nationale de musique du Danemark. En travaillant sur la musique de Third Nature, nous avons eu l’occasion d’approfondir nos recherches sur la conception du temps et sur la manière de l’aborder musicalement. Le sous-titre de Third Nature étant « Temporal Polyphony », cela nous a vraiment amenés à nous interroger sur la manière de jouer avec le temps. Je pense que nous avons vraiment eu de superbes sessions de travail sur ce thème. D’ailleurs, vous devriez regarder les travaux du batteur Peter Bruuns sur la multi-temporalité et la conception rythmique. »

Comment les thèmes des albums précédents (« Ecological Relations » puis « Capitalist Transformation ») préparent-ils à l’écoute de ce troisième volet ?

Sven Dam Meinild : « L’idée derrière la transposition de ce cadre plutôt conceptuel en musique était de considérer notre propre musique comme une forme naturelleFirst Nature (sous-titré « Ecological Relations » et paru chez Barefoot Records en 2019) s’inspirait largement du son acoustique d’Ocean Fanfare. L’album rendait également hommage à la tradition du jazz improvisé et du free jazz. On pourrait y voir un point de départ. Avec Second Nature, (sous-titré « Capitalist Transformation » et paru chez Barefoot Records en 2021), tout tournait autour du traitement du son : il s’agissait de prendre le son d’origine et d’essayer de le moduler. Nous avons utilisé des fonctions de chaînes de Markov pour développer les compositions. Cela a propulsé le matériel écrit vers de nouveaux horizons. Il nous a fallu un certain temps pour comprendre comment l’interpréter concrètement. Par la suite, j’ai effectué de nombreux traitements, en utilisant différents modules pour extraire des sons du matériel enregistré. Third Nature marque en quelque sorte un retour au son naturel du quatuor. Nous avons pris beaucoup de plaisir à découvrir de nouvelles perspectives sur notre propre musique. Notre approche consistait à chercher des moyens de superposer différentes perceptions du temps puis de jouer avec. Une chose très simple mais précieuse que j’ai personnellement retenue de la création de Third Nature, c’est la nécessité d’incarner la musique, de vraiment ressentir sa propre place au sein de la musique. »

Comment parvenez-vous à mettre en musique des thèmes aussi vastes ?

Sven Dam Meinild : « J’apprécie le dialogue entre notre musique et des thèmes comme la nature ou la civilisation humaine. Pour moi, ces liens recèlent une multitude de possibilités à explorer. En substance, je pense que l’une des plus grandes forces de la musique instrumentale réside dans le fait d’aller au-delà du langage. Et je pense que la nature possède une qualité similaire. Mais nous, les humains, nous nous concentrons souvent sur ce que nous pouvons décrire avec des mots. Je ne sais pas si nous y parvenons vraiment mais je sais que notre travail consiste à puiser des idées dans les mystères les plus profonds attachés à l’essence de l’humanité et à la nature. »

Est-ce que vous prévoyez une suite ?

Sven Dam Meinild : « Il y a sans aucun doute encore beaucoup d’idées à explorer… Third Nature est le dernier volet de cette trilogie. Il m’a fallu beaucoup de temps pour le terminer et je pense que, dans un avenir proche, nous allons nous concentrer sur l’organisation de concerts. En réécoutant First Nature, j’ai vraiment envie de rejouer certains de ces morceaux. »

Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
Le site web de Ocean Fanfare

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