En 2026, l'équipe de 4'33 Magazine poursuit sa collaboration avec des étudiantes et des étudiants de l'Université Paris VIII, dans le cadre du cours de Makis Solomos sur la dimension écologique de certaines pratiques musicales. Plusieurs étudiantes et étudiants ont souhaité écrire un article. Nous publions ici celui de Toni Catherine et Émilie Duchemin.
L’urgence climatique se fait de plus en plus sentir. Avec des records de températures toujours plus élevées, une augmentation des sécheresses ou encore la fonte des glaciers, il devient urgent d’alerter et d’agir pour essayer de trouver des solutions. Certains artistes et scientifiques s’y consacrent entièrement, comme c’est le cas de l’artiste pluridisciplinaire et professeure américaine Andrea Polli. Elle a pour habitude de travailler à la croisée de l’art, de la science et de la technologie pour sensibiliser sur des questions environnementales. C’est ainsi que des projets tels que Heat and heartbeat of the City ou encore Particle Falls ont pu voir le jour.
Pourriez-vous nous parler un peu de vous ? Comment vous avez décidé de devenir artiste sonore ?
Andrea Polli : « Je venais de terminer une licence en Histoire de l’Art quand je suis entrée en Master à l’École de l’Institut des arts de Chicago, dans un programme appelé « Time Arts », et j’ai notamment suivi un cours d’art sonore. J’avais pour habitude de faire beaucoup de programmation et je m’intéressais particulièrement à la théorie du chaos ainsi qu’aux fractales, des objets mathématiques qui présentent une structure similaire à toutes les échelles. Écrire un programme informatique relativement simple peut donner un résultat visuellement assez complexe et je me suis demandée ce que cela pourrait donner en sons. À cette époque, certains pensaient que la théorie du chaos et les fractales prouvaient que la nature n’était qu’un processus algorithmique et j’ai commencé à penser la musique comme un processus naturel. Je crois que j’avais en quelque sorte accepté l’idée que l’algorithme qui générait ces images était équivalent à la nature, ce qui, je le comprends aujourd’hui, était très problématique ; mais, à l’époque, je l’acceptais. Je me suis dit que si je pouvais utiliser ces formules mathématiques – issues principalement de la théorie du chaos, notamment les formules de l’Attracteur de Lorenz –, pour créer des sons organisés, qui pourraient alors devenir musicaux, cela prouverait que la musique est en quelque sorte un phénomène naturel. Je comprends aujourd’hui à quel point ma conception était naïve considérant toutes les lacunes de ma réflexion de l’époque, mais c’est justement cela qui a suscité mon intérêt de travailler sur le son. »
D’une façon générale, quelle est votre processus de composition pour une pièce ?
Andrea Polli : « Cela fait un moment que je n’ai pas créé de musique algorithmique ; je me suis plutôt consacrée à la sonification de données. J’ai donc commencé par la musique algorithmique, lorsque j’étais étudiante en fin de cursus, et j’ai eu l’honneur de travailler avec George Lewis, le créateur du logiciel Voyager (qui réagit en direct au jeu des musiciens). J’ai été inspirée par ce qu’il avait réalisé en live entre l’ordinateur et les interactions humaines. J’ai mis au point, à partir de l’attracteur chaotique sur lequel je travaillais, une interaction homme-machine. J’ai donc utilisé le modèle « call and response » du jazz, et j’ai fait jouer des notes à un musicien enregistré en direct ; j’ai utilisé les variables x, y et z de l’attracteur chaotique pour déterminer le nombre de notes… C’était à l’époque où l’on travaillait avec MIDI, et non pas avec des manipulations sonores en direct ; par exemple j’utilisais la variable x pour déterminer le nombre de notes (appelé groupe) jouées par les musiciens en direct à reproduire, j’utilisais la variable y pour déterminer les changements à apporter à ce groupe, puis la variable z pour déterminer le moment de la lecture. Ensuite, lorsque j’ai commencé à faire de la sonification de données d’une manière qui me permettait d’agir directement sur le fichier audio lui-même – les ordinateurs étant alors devenus suffisamment rapides pour cela, vers 2000 –, j’ai commencé à utiliser beaucoup de filtres. Par exemple, j’enregistrais généralement sur le terrain des sons électriques, de l’eau, donc des sons très bruyants qui chargeaient le spectre en fréquences diverses, puis j’utilisais le flux de données, qu’il s’agisse de données pré-enregistrées ou pré-modelées, comme dans le projet Atmospheric / Weather works avec l’utilisation de données pré-enregistrées ou pré-modelées de tempêtes. Imaginons que j’utilise un filtre passe-bande : si la température est élevée, le filtre éliminerait tous les sons sauf les aigus. Cela déterminerait la bande que je choisirais. Et ensuite, je déterminerais l’intensité du filtrage. Ainsi, s’il y avait peu de précipitations, j’aurais utilisé un niveau de filtrage élevé, ce qui donnerait un son presque semblable à celui d’une sirène. Je faisais la même chose avec d’autres types de sons, pour les mélanger avec différents instruments. »
Comment avez-vous commencé à travailler avec des scientifiques, et qu’est-ce que cela a apporté à votre travail ?
Andrea Polli : « Je suppose que j’ai un esprit très technique, ce qui est un bon point de départ pour collaborer avec des scientifiques. Je m’intéresse aussi activement aux conférences et aux événements consacrés à l’art et à la science. Par exemple, pour l’œuvre sur les tempêtes dont j’ai parlé, qui fête justement son 25e anniversaire au Whitney Museum of American Art, je me suis rendue à une conférence à Los Angeles. Si vous devez vous déplacer à Los Angeles, ça va vous prendre un sacré bout de temps. Il y a beaucoup d’autoroutes et de longs bouchons. Nous étions donc dans un grand bus et je me suis retrouvée assise à côté du météorologue Glenn Van Knowe pendant trois heures ; nous avons commencé à discuter et avons fini par collaborer ensemble. J’ai ainsi sonifié à partir de modèles fournis par Glenn deux tempêtes et j’ai d’ailleurs eu l’impression d’avoir mis en place un algorithme, un système de traduction, puis de l’avoir laissé faire. Finalement, j’ai obtenu ces sons vraiment dramatiques. Ça m’a beaucoup plu parce que j’avais l’impression que c’était le système de traduction qui déterminait le son. C’est un exemple parmi d’autres. Et puis, j’ai commencé à mener certains projets et à contacter des scientifiques en particulier. »
À propos du projet Heat and heartbeat of the city : Comment avez-vous décidé de collaborer avec ces scientifiques et artistes ?
Andrea Polli : « J’adore la musique d’ambiance, épurée et minimaliste, et je me suis demandée quelle donnée liée à la météo, l’air et l’atmosphère donnerait lieu à un paysage sonore ambiant. J’ai pensé au climat. J’ai contacté Cynthia Rosenzweig, qui était à l’époque climatologue à l’Institut Goddard de la NASA, et je lui en ai parlé. À cette époque, je crois que c’était en 2003 ou 2004, le réchauffement climatique n’était pas encore très connu. Elle a commencé à me dire que ce changement serait le plus grand défi auquel l’humanité ait jamais été confrontée. Cette prise de conscience m’a complètement bouleversée ! Nous avons donc commencé à travailler ensemble, et c’est ainsi qu’est né Heat and heartbeat of the city. »
Comment avez-vous récupéré ces données ? Comment avez-vous enregistré ? Quel était le processus de composition ?
Andrea Polli : « Nous avons examiné les données historiques, puis nous avons étudié des modèles de prévision. Il existe plusieurs modèles utilisés par les scientifiques que nous avons étudiés avant de choisir celui qui se situait en quelque sorte au milieu. Ce qui ne veut pas dire qu’il y ait une quelconque certitude à ce sujet, que ce soit celui qui prévoit le moins de réchauffement ou celui qui en prévoit le plus – qui sait ? C’était vraiment un défi : il s’agissait de savoir comment créer cette sensation de chaleur à travers une expérience sonore… Je pensais à ce moment où l’on règle la radio en conduisant, puis on traverse un tunnel et on perd la réception, avec ce bruit de « krkrkrkrk ». Je travaillais déjà avec des sons très bruyants de toute façon, alors je me suis dit : « Et si j’utilisais ce bruit et que je l’amplifiais davantage quand il y a cette chaleur ? » Et maintenant, je l’imagine un peu comme des acouphènes ; je n’en souffrais pas encore à l’époque, et je vois ça comme quelque chose de négatif ou d’indésirable dans l’expérience sonore. Pour résumer, c’était donc un système de traduction très simple. »
Concernant Particle Falls… Sans compter l’aspect esthétique ou les considérations environnementales du projet, nous voulions vous poser une question autour de l’aspect social. Nous savons que les personnes défavorisées sont les plus exposées à la pollution atmosphérique. Étant donné que cette initiative a été mise en œuvre dans de nombreux endroits, avait-elle été organisée dans des quartiers en difficulté afin de mettre en lumière cette inégalité ? Ou était-ce avant tout la question environnementale qui primait ?
Andrea Polli : « Il est vrai que les centrales électriques sont souvent implantées à proximité… Les personnes qui disposent d’un plus grand pouvoir économique parviennent généralement à empêcher la construction de centrales polluantes. Ce qui devrait préoccuper tout le monde, selon moi, c’est que l’air circule et que ces particules polluantes peuvent se propager très loin. Mais non, il n’y a pas eu d’exposition spécifique de Particle Falls pour mettre cela en avant. Mais je vais vous raconter deux choses : à New York, quand j’ai présenté l’œuvre, j’étais dans un musée et une gardienne s’est approchée de moi, les larmes aux yeux, pour me dire que son fils (ils vivaient dans le Bronx, alors que l’exposition se tenait dans le centre de Manhattan) de 6 ans, souffrait d’asthme et qu’elle avait vraiment l’impression que l’œuvre s’adressait à elle. Et quand je l’ai présentée à Pittsburgh, c’est ce que les gens disaient : « C’est la validation dont nous avons besoin. Cette œuvre est comme une preuve que nous voyons que cela se produit. » En général, avec cette installation, une voiture diesel s’arrête ou quelqu’un fume une cigarette à côté du capteur et cela fait un gros « splash » ou quelque chose comme ça. Et un jour à Pittsburg, ça a duré toute la journée, c’était impressionnant et je me suis dit : « Mais qu’est-ce que c’est que ça ? ». Les gens en parlaient, et ils en avaient conclu qu’il se passait quelque chose à la centrale à charbon située à proximité, en plus d’un phénomène météorologique qui affectait la qualité de l’air. J’ai aussi présenté plusieurs fois ce projet en Caroline du Nord et il existait une organisation appelée Cleaner Carolina, qui a depuis changé de nom, qui organisait des présentations spécifiques de Particle Falls, en s’appuyant sur des articles de loi qui avaient été votés sur des questions précises liées à la qualité de l’air. Il y avait donc clairement un lien. »
Comment avez-vous eu l’idée d’amener Particle Falls à Paris pour la COP21 ? Avez-vous un avis sur cette COP21, les décisions prises ?
Andrea Polli : « C’est une question intéressante. Je ne me souviens pas exactement, c’est sans aucun doute le Mona Bismarck American Center qui m’a invitée à venir exposer… Et c’était bien spécifiquement pour ce projet-là. Ça m’a vraiment enthousiasmée. Je connaissais plusieurs artistes qui allaient participer à d’autres projets liés à la conférence, ce qui était vraiment génial. Le projet Red Line était incroyable, je suppose qu’il a certainement eu un impact. Il y avait clairement des preuves que le réchauffement climatique avait lieu et j’étais ravie de participer à plusieurs projets en cours. Je ne veux pas paraître pessimiste ni rien de ce genre, mais même en 2004, lorsque je m’entretenais avec le groupe de recherche sur le climat de la NASA Goddard Institute, il semblait que le véritable enjeu, ce soit bien limiter les dégâts. J’ai interviewé un jour un scientifique qui m’a dit : « Nous le savons, nous avons les données, nous savons que cela se produit, pourquoi les gens ne font-ils pas ce qu’ils doivent faire ? », et il y a plus que la science là-dedans… peut-être que ce sont les sciences sociales, je ne sais pas. »
Qu’attendez-vous du public et des gouvernements face aux problèmes que vous soulevez (par exemple, la qualité de l’air et le réchauffement climatique) ?
Andrea Polli : « Est-ce que j’ai des attentes ? [rire] Je n’y ai jamais vraiment réfléchi. Je suppose que mon public est composé d’individus, qui, je l’espère, ont le pouvoir politique de voter, sont sensibilisés et s’informent par eux-mêmes. En ce moment, j’enseigne notamment le bio-design et le bio-art, et les étudiants travaillent sur des matériaux durables, des alternatives et d’autres approches pour promouvoir la durabilité dans la conception, les produits et d’autres projets liés à l’ingénierie. Je suppose que c’est ce que j’espère pour l’avenir, mais je ne peux pas dire que j’ai des attentes précises. »
Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez composé ? Et si oui, qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire au départ ?
Andrea Polli : « C’était sans doute plutôt la programmation informatique. J’ai fait des essais de poésie générative vers l’âge de 13 ans, alors c’est peut-être ça. J’ai l’impression d’avoir raté une occasion, parce que j’ai commencé le piano quand j’étais enfant. Pendant de nombreuses années, j’ai joué du violon et j’étais nulle, mais j’aimais vraiment le piano. Mais je n’ai jamais eu de professeur qui m’ait poussée à écrire ; j’improvisais bien sûr, mais ce lien entre l’improvisation et la mise par écrit, je ne l’ai jamais vraiment compris quand j’étais enfant… J’ai deux enfants maintenant et leur professeur leur apprend à écrire à la main, ce que je trouve vraiment important. Pour moi, c’était plutôt la programmation informatique. »
Et pour finir, pourriez-vous nous parler de vos projets actuels ?
Andrea Polli : « Je collabore actuellement avec une scientifique vivant à Madrid, et elle travaille sur un capteur de qualité de l’air capable de détecter le dioxyde de carbone en temps réel. Des capteurs plus performants permettront d’effectuer les mesures, mais il faudra prélever les échantillons et les apporter au laboratoire, contrairement au sien qui effectue les mesures sur place. Je travaille actuellement sur la visualisation en temps réel de ces données, ce qui me passionne vraiment. Je travaille également sur la conversion du son en formes et figures tridimensionnelles ; j’utilise donc des spectrogrammes de sons que je transpose sur des formes en 3D, c’est passionnant ! Si vous vous rendez sur mon site web, en cliquant sur le lien Vimeo, vous pourrez voir certaines de ces vidéos. J’adore ça. Je sculpte et réalise également ces objets en utilisant du verre et d’autres matériaux. »
Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
Le site web du département musique de l'université Paris VIII
Le site internet d’Andrea Polli