[Université Paris 8] Un entretien avec Noémie Favennec-Brun

En 2026, l'équipe de 4'33 Magazine poursuit sa collaboration avec des étudiantes et des étudiants de l'Université Paris VIII, dans le cadre du cours de Makis Solomos sur la dimension écologique de certaines pratiques musicales. Plusieurs étudiantes et étudiants ont souhaité écrire un article. Nous publions ici celui d'Anasthase Malesevic.

Comment lier la création musicale, la recherche, les sciences, la pédagogie et son propre engagement écologique ? C’est ce qu’essaie de faire Noémie Favennec-Brun, doctorante en recherche-création sous la direction de Makis Solomos au sein de l’EDESTA, du laboratoire Musidanse de l’université Paris 8. Elle commence son parcours universitaire par deux années d’études de composition à la Haute École des Arts de Berne, avant d’être amenée, lors de sa troisième année, à suivre une double licence de piano et composition. Après l’obtention de sa licence elle entame un master en théâtre musical dans le même établissement. Noémie Favennec-Brun choisit de réaliser son mémoire de master auprès de Nicolas Donin, chercheur à l’IRCAM, sur la notation du geste en musique. Elle a pu, par la suite, décrocher un poste à l’Institut de recherche de Berne en tant chercheuse. Voulant continuer sa progression au sein de la recherche, elle a entamé une thèse sous la direction de Makis Solomos en écologie sonore : Sensibiliser à l’écologie par la création musicale et sonore. En parallèle de sa carrière universitaire, Noémie Favennec-Brun continue toujours de créer des projets comme Anthophila, (In)discrets ou encore (S)E(A)SCAPE.

En tant que chercheuse et compositrice, est-ce que votre travail est une forme d’engagement écologique ?

Noémie Favennec-Brun : « J’ai commencé l’art écologique quand j’ai emménagé dans une maison dans la campagne proche du Mans. Je suis partie en me disant que j’allais être « proche de la nature » mais je me suis retrouvée dans une maison entourée de champs d’agriculture intensive et il n’y avait plus d’insectes. Cela a été comme une prise de conscience : « même là où je pensais me retrouver entourée de nature, c’est presque pire qu’en ville ». J’ai alors commencé un projet autours des abeilles, Anthophila. Je me suis dit que, pour bien le réaliser, il fallait que je me mette en relation avec des personnes qui connaissaient bien les abeilles et dont c’était le métier. Je me suis donc mise en lien avec une association d’éducation à l’environnement dont le fondateur est un apiculteur. On a monté ce premier projet sur la vie de la ruche. J’ai d’abord fait beaucoup de recherche sur la vie de l’abeille (en lien avec l’apiculteur). C’était pour moi, une première partie de mon engagement dans un contexte scénographique et artistique. Quand le public vient dans ce concert-installation, je le mets dans une position où il prend le temps d’écouter, où il ressent le danger mis en valeur par une musique inquiétante que les musiciens créent mais aussi par la scénographie constituée de plaques de métal qui l’entourent et agissent comme une force extérieure oppressante. Après cela, je me suis dit que si je voulais continuer ce genre de projet (qui mêlent la recherche et la création), il fallait qu’ils soient vraiment fondés et je me suis demandé ce qu’était l’art écologique, ce qu’il impliquait et quelles questions j’allais me poser. C’est donc aussi pour ça que j’avais à cœur de faire de la recherche. Maintenant, tous les projets que je fais, je les réalise en collaboration avec d’autres personnes, c’est quelque chose qui est très important pour moi, donc souvent avec des scientifiques, souvent avec des éco-acousticiens ou bio-acousticiens qui, eux, travaillent sur les sons des différents milieux et les analysent, mais pas seulement. »

Pourquoi avoir choisi le format de la performance ou de l’expérience immersive ?

Noémie Favennec-Brun : « Tout d’abord, c’est mon parcours et ma formation qui m’ont amené à choisir ce format. Pendant mes études de compositions et de piano je faisais de plus en plus de musique contemporaine et la musique contemporaine demande souvent de réfléchir au format. Et puis le théâtre musical va encore plus loin dans cette direction en repensant les formats, en essayant en tout cas de sortir du format classique du concert. »

Quand vous écrivez est-ce important pour vous de mêler la musique instrumentale et les sons enregistrés ?

Noémie Favennec-Brun : « Oui. Après, cela soulève aussi beaucoup de questions parce qu’on s’approprie des sons qui ne sont pas les nôtres donc ça pose des questions éthiques. Je n’ai pas encore trop de réponses définitives sur ce sujet, parce que je me pose moi-même des questions, mais, par exemple, les sons de la mer sont des sons puissants qui émerveillent et donc c’est important de les faire entendre. La manière dont on les enregistre est aussi importante : si on l’enregistre avec ou sans la présence humaine, avec des pièges acoustiques ou le field recording. »

Croiser la science et la musique, est-ce une manière d’ancrer votre travail dans la recherche ?

Noémie Favennec-Brun : « Oui. En l’occurrence tous les projets que je fais en ce moment sont dans cette vision mais ça ne m’intéresse pas forcément de travailler uniquement avec des scientifiques, ça peut aussi simplement être au contact de personnes professionnelles. Récemment, j’ai travaillé sur un projet où j’étais en collaboration avec des maraîchers. Je suis allée enregistrer leurs sols et ensuite on écoutait ensemble les différents sols. Je les enregistrais pour les utiliser comme matière sonore mais c’était aussi une manière d’entendre si les différentes manières de cultiver étaient favorables ou non à la biodiversité : plus il y a de variétés de sons, plus il y a de décomposeurs dans le sol. »

Comment se passe votre collaboration avec l’aspect scientifique de votre travail. Est-ce facile de concilier les deux ou avez-vous rencontré des difficultés ?

Noémie Favennec-Brun : « Je sais que, pour beaucoup, ça peut être compliqué mais, pour moi, ça a été très facile. Comme je fais au préalable un grand travail de recherche sur les sujets sur lesquels je veux faire un projet, cela me permet aussi d’avoir un lien plus facile avec les scientifiques avec lesquels je collabore. Et je pense que j’ai aussi eu la chance d’avoir travaillé à chaque fois avec des scientifiques qui étaient eux-mêmes musiciens ou passionnés par la musique et ses croisements avec les sciences, donc tout s’est fait de manière très fluide. Pour (S)E(A)SCAPE, j’ai principalement travaillé avec une chercheuse en acoustique sous-marine qui avait fait la double licence « Sciences et Musicologie » à la Sorbonne. Elle a donc été présente pendant toutes les phases de création avec les musiciens et elle était très impliquée, pas tout autant que moi, mais presque. L’idée n’est pas que la science nous donne uniquement les informations mais que les scientifiques soient vraiment présents dans le processus de création. »

Selon vous, l’émotion artistique peut-elle avoir plus d’impact que les données scientifiques pour « éveiller » les consciences écologiques ?

Noémie Favennec-Brun : « En fait, c’est un peu l’une des questions de ma thèse et je n’ai pas encore vraiment de réponse définitive à apporter. Ce que je constate en tout cas, c’est que les données scientifiques n’ont pas « suffi » à créer de véritable changement. Les émotions peuvent aider mais je pense que c’est surtout les deux, mélangés, qui apportent quelque chose. Le public va vivre à la fois une expérience et recevoir des informations. Mais cela pose encore plus de questions : est-ce que ça a réellement un impact ? Et est-ce que finalement les personnes qui viennent ne sont pas des personnes déjà sensibilisées ? Pour mon prochain projet, j’aimerais bien essayer un autre format justement pour voir s’il n’y a pas un format qui pourrait avoir un réel impact. Par exemple, en mettant en application la co-création. »

L’art peut-il jouer un rôle politique dans la lutte écologique ?

Noémie Favennec-Brun : « C’est une question compliquée, je pense que oui, mais comment ? C’est quelque chose sur lequel je travaille beaucoup en ce moment. Je me demande comment l’art finalement est devenu quelque chose d’aussi anti-écologique, ou peut-être que, finalement, il l’ait toujours été ? En tout cas, je me demande ce que sont l’art et la culture et comment ils sont institutionnalisés. Pour faire un projet artistique il faut de l’argent, mais d’où vient cet argent et qu’est-ce qu’il faut faire pour l’obtenir. Quand on répond à des appels à projets (pour avoir des subventions), il faut rentrer dans des cadres et il faut identifier ces cadres et voir comment ils peuvent être anti-politiques et puis s’inspirer des projets artistiques qui ont eu un impact politique. Même un art écologique peut devenir un produit de marketing. Au niveau de la musique et du son, rien que de pouvoir proposer au public de prendre le temps d’être dans une écoute ouverte sur le monde, sur le vivant et tout ce qui nous entoure, change beaucoup de choses. En tout cas, j’ai envie d’y croire. »

Photo de têtière : François Mauger

Pour aller plus loin...
Le site web du département musique de l'université Paris VIII
Le site web de Noémie Favennec-Brun

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