La Colombie, ce n’est pas que la cumbia de la côte, le vallenato de la Sierra Nevada ou les championnats de salsa des grandes villes ; la Colombie, c’est aussi d’immenses forêts qui couvrent plus de la moitié du territoire. Anthony Asher-Yates les parcourt en « soñador ». Ce mot, qui donne son titre à son nouvel album, le situe à mi-chemin entre le rêveur (la traduction exacte du mot espagnol) et le preneur de son (« sonido » dans la langue de Cervantès). Le disque qu’il publie sous le nom de Bålsam chez les Néerlandais de Le Mont Analogue reflète ces deux dimensions, les mêlant dans le grand mix de son ambient équatoriale, à la fois organique et intimiste. Le producteur originaire du Minnesota explique sa démarche…
Votre album s’ouvre sur des chants d’oiseaux. Quel rôle jouent-ils dans votre nouvel album ?
Bålsam : « Les oiseaux jouent un rôle immense dans mon processus créatif et cela a toujours été le cas. J’ai tissé un lien profond avec les oiseaux de Colombie, en particulier ceux du département d’Antioquia, où j’ai réalisé bon nombre d’enregistrements de terrain. Pendant l’enregistrement de cet album, je vivais près d’une petite ville appelée « San Rafael », à environ trois heures de Medellín. Les oiseaux y sont incroyables ! L’endroit rappelle presque la forêt amazonienne ; c’est indéniablement une jungle. On compte environ 70 cours d’eau dans cette région ; tous ont des eaux cristallines et sont nichés au cœur d’une nature époustouflante. Parmi les oiseaux que vous entendrez tout au long de l’album, il y a le carriqui (ou Geai vert : Cyanocorax yncas) et l’oropendola (ou Cassique huppé : Psarocolius decumanus), qui est surnommé « Mochilero » en Colombie car ses nids ressemblent à de petits sacs à main. Ces oiseaux émettent des sons incroyables, uniques au monde ; c’est un véritable cadeau de pouvoir les enregistrer. Le chant des oiseaux est tellement présent dans ma musique que je peux presque me remémorer chaque oiseau que j’ai enregistré, traçant ainsi une sorte de carte des lieux que j’ai visités. J’aime aussi enregistrer les oiseaux de l’Amérique du Nord, ma région natale, et il m’arrive de mêler les chants des deux régions dans un même morceau pour offrir le meilleur des deux mondes. Par ailleurs, les oiseaux ont une grande puissance à mes yeux. Ils entretiennent un lien avec le monde spirituel. J’ai le sentiment qu’ils sont apparus dans ma vie à des moments très profonds et qu’ils seront présents lors de notre transition vers l’au-delà. Certains d’entre eux portent même l’esprit de membres de notre famille disparus depuis longtemps, ou de proches décédés plus récemment. Songez un instant aux corbeaux : lorsqu’ils se rassemblent en grands groupes, les Amérindiens les désignent comme une « Nation ». D’ailleurs, quand l’un des leurs meurt, ils organisent de véritables funérailles. Je trouve cette capacité à éprouver de la tristesse tout à fait fascinante. Je perçois les oiseaux comme des créatures empreintes de profondeur, de bienveillance et de compréhension. Ils possèdent une sagesse intuitive qui nous échappe, à nous humains. »
Quel effet recherchez-vous lors de la composition des morceaux ? Souhaitez-vous capturer les sensations que vous éprouvez dans la forêt ?
Bålsam : « Oui, je voulais assurément exprimer à quel point la beauté de la nature influençait mes sentiments. Mais il arrive aussi que des chansons me viennent spontanément, presque comme si j’étais le canal d’une chose qui me dépasse. Tout au long de la création de cet album, j’écrivais ces chansons pour m’aider à traverser une épreuve liée à un deuil et à affronter d’anciens souvenirs qui refaisaient surface avec une intensité nouvelle à cette époque. C’était une façon d’appréhender ces souvenirs sous un jour totalement inédit. Je me suis surpris à réfléchir à la façon dont certaines expériences passées m’avaient façonné en tant qu’individu et avaient marqué ma vie. J’avais le sentiment d’utiliser ces chansons pour guérir de vieilles blessures et m’en détacher, pour m’en libérer. »
Vous évoquez dans vos notes de pochette une dimension spirituelle, proche du chamanisme. Comment cela se traduit-il dans votre musique ?
Bålsam : « Comme je l’ai brièvement évoqué en parlant des oiseaux, j’ai noué un lien spirituel avec la faune et la nature de la Colombie. Ce parcours a en grande partie débuté avec mes premières expériences du chamanisme et l’usage de plantes médicinales. Ces rencontres ont éveillé mon âme, me permettant d’entrer en communion profonde avec la nature tout en enrichissant ma créativité et ma musique. Les visions et les sonorités de cet écosystème, perçues lors des cérémonies impliquant des plantes médicinales, m’ont profondément marqué. J’ai établi un premier contact avec un chaman lors de mon retour en Colombie en 2015 ; depuis, je poursuis ces expériences qui nourrissent mon cheminement créatif et mon processus de guérison. La musique a toujours été pour moi un moyen d’exprimer l’inexprimable, ainsi qu’une façon de surmonter les peines du passé ou les difficultés rencontrées au cours du processus de création. Elle m’offre également un espace pour explorer cette dimension et le monde parallèle que j’ai découvert en me connectant à la Terre-Mère sur différents plans énergétiques. »
Finalement, quand vous êtes-vous installé en Colombie ?
Bålsam : « Je suis allé en Colombie pour la première fois en 2014, lors d’un voyage le sac sur le dos avec deux de mes meilleurs amis. Nous avons commencé notre périple en Colombie avant de descendre vers l’Équateur et le Pérou. Durant mon séjour en Colombie, j’ai logé dans une auberge de jeunesse à Carthagène. C’est là que j’ai rencontré une Colombienne qui s’intéressait beaucoup à moi. À l’époque, je commençais tout juste à m’intéresser à la musique grâce au petit ordinateur portable qu’un ami avait emporté et sur lequel était installée une ancienne version de Fruity Loops. Je récupérais aussi l’audio de vidéos filmées avec mon appareil photo pour les convertir en MP3 et intégrer ces sons à mes morceaux. Un soir, alors que je travaillais sur de la musique sur le toit de l’auberge, nos regards se sont croisés. Nous avons fini par échanger quelques mots, ce qui a fait naître une attirance mutuelle. Un matin, elle m’a invité à aller sur une plage privée située à quelques heures de bus, mais j’ai dû décliner l’offre car je partais pour l’Équateur quelques heures plus tard. Nous avons échangé nos adresses e-mail, marquant ainsi le début d’une profonde histoire d’amour. Je suis rentré aux États-Unis et nous sommes restés en contact par courrier pendant près d’un an. Ce lien est devenu la raison pour laquelle je suis retourné en Colombie ; j’y suis reparti seul pour la revoir. Nous avons fini par vivre ensemble, nous nous sommes mariés et avons eu une magnifique fille. Vous pouvez entendre la voix de ma fille sur le morceau My Heart ; elle avait alors environ quatre ans. Depuis, nous avons fait des allers-retours entre la Colombie et le Minnesota, avant de décider finalement de faire de la Colombie notre foyer permanent. Je vis en Colombie depuis un peu plus de deux ans maintenant — la plus longue période passée sur place à ce jour — et j’espère en faire mon port d’attache. Mais qui sait ce que l’avenir nous réserve ? »
Photo de têtière : Jhonny Salas Brochero (via Pexels)