Aline Pénitot, la compositrice qui échange avec les baleines

Des concerts dans des piscines ? Oui et même les oreilles sous l’eau… Depuis quelques mois, Aline Pénitot propose en compagnie du bassoniste Florian Gazagne aux mélomanes de vivre une expérience insolite en maillot de bain. En fait, tout, dans la démarche de la compositrice, semble à première vue insolite. Egalement navigatrice et productrice de documentaires radiophoniques, la jeune femme mène de front de nombreux projets, comme une étude acoustique de la puissance des vagues, mais se consacre en particulier aux cétacés, dont elle fait entendre les chants avec son nouveau projet, « La réponse de la baleine à bosse ». Explications détaillées avant qu’elle ne se produise à trois reprises à Nantes le dimanche 10 juillet, dans le cadre du festival Aux heures d’été…

Quand avez-vous entendu pour la première fois le chant des baleines à bosses ?

Aline Pénitot : « Je navigue depuis que j’ai 8 ans. J’ai traversé deux fois l’Atlantique. Je suis aussi passée par le Pôle nord magnétique à la voile – le Passage du Nord Ouest. Souvent, au large, à la voile, les cétacés viennent rencontrer les bateaux. Cela m’a toujours intriguée. Je me suis toujours demandé qui étaient ces animaux qu’on avait beaucoup massacrés avant même de les faire vivre dans un océan acidifié et réchauffé mais qui continuaient à nous rencontrer de manière amicale, pour utiliser un mot humain. En 2012, j’étais en train de faire des recherches au Centre culturel inuit à Paris (je revenais de l’Arctique), quand le bioacousticien Olivier Adam a fait une conférence sur les chants de baleines. J’étais encore en classe de composition électro-acoustique et j’ai découvert la bioacoustique à ce moment-là. J’étais très étonnée de la manière dont Olivier Adam parlait des sons. Je suis allée le voir. On a échangé. Je lui ai parlé de la manière schaefferienne de penser le son pour le son. Il m’a envoyé des enregistrements de chants de baleines réalisés par ses collègues de par le monde et ma vie a changé. Pourquoi ? Parce que j’avais l’impression d’avoir déjà entendu ces chants. Je pense que je les ai entendus dans mon sommeil, à l’intérieur des bateaux. J’avais une mémoire de ces chants que, pourtant, je découvrais. Je n’avais jamais mis les oreilles dedans. Je ne connaissais pas le fameux disque Songs of the Humback Whale de Roger Payne, probablement le disque de field recording le plus vendu de tous les temps, un disque qui a lui seul mériterait une chronique sur 4’33. En écoutant les enregistrements bruts que m’avait envoyés Olivier, j’étais persuadée de déjà les connaître. »

A quel moment avez-vous fait le rapprochement avec le basson ?

Aline Pénitot : « Quinze jours après, je traînais dans les concerts d’électro-acoustique, de musique improvisée ou de musique expérimentale. Je cherchais un instrumentiste pour une pièce radiophonique. A la fin d’un concert, j’ai vu un bassoniste seul sur scène. On entend rarement le basson seul. J’étais stupéfaite. J’ai appelé ce bassoniste. C’était Brice Martin. Je lui ai dit qu’en l’écoutant, j’avais l’impression d’entendre des baleines. Il m’a répondu « Vous êtes complètement folle, je ne comprends rien à ce que vous racontez ». Il est venu me voir au studio. Je lui ai fait écouter les chants de baleines à bosse et il a eu ce mots : « Je ne comprends pas pourquoi les baleines jouent du basson ». On a compris plus tard… »

Alors, pourquoi ? Y a-t-il une raison organologique ?

Aline Pénitot : « Oui. Une raison complètement physiologique… En attendant d’en savoir plus, on a commencé à travailler. Je composais, Brice jouait. Je proposais des enregistrements à l’écoute d’Olivier et d’autres bioacousticiens et ils ne savaient pas reconnaître la source des sons. Olivier, un été, est parti à New York. Quand il est revenu, il m’a appelé et m’a dit « Viens à l’université, il faut que je te raconte un truc incroyable ». J’arrive et il me fait un dessin sur le coin de la table. Il me dit qu’il a travaillé avec une médecin qui travaille sur la comparaison du système laryngé des humains et des animaux. Des baleines étaient échouées aux Etats-Unis et ils les ont disséqué. Ils ont précisé ou découvert des choses étonnantes. La taille de l’organe de diffusion de l’air d’une baleine est celle de la taille d’un basson déplié. Le son principal de ce qu’on appelle une « unité sonore » est fabriqué par deux cartilages qui vibrent et le basson possède une anche double. Il y a derrière les poumons des baleines un sac laryngé qui produit ce son particulier qu’on appelle le « son pulsé », qu’on utilise au basson. Quand il m’a fait ces dessins, j’étais abasourdie, parce que je découvrais des analogies incroyables. »

A partir de là, vous êtes allée faire écouter aux baleines vos compositions…

Aline Pénitot : « Oui. J’ai travaillé avec Brice puis d’autres bassonistes (aujourd’hui, je travaille avec un bassoniste formidable qui s’appelle Florian Gazagne). On a créé ensemble une sorte de banque de sons. On la nomme « CSE », ce qui veut dire « Concrete Sound Elements ». Ce sont des enregistrements du basson classés et nommés. Il y en a une quarantaine. Ils correspondent à ces « unités sonores » que les baleines forment phrase par phrase, avec des silences entre chaque et parfois des sons pulsés. Je suis partie à la Réunion, où mes parents habitent. J’ai embarqué du matos et j’ai joué sous l’eau. J’avais une interface de jeu sur le bateau et j’envoyais des sons sous l’eau. Petite anecdote : la première année, les baleines n’étaient pas encore arrivées. J’ai diffusé sous l’eau la Litany for the whale de John Cage. Des remoras sont sorties de l’eau. Le morceau alternait questions, silences et réponses. Pendant les questions et les réponses, les remoras se précipitaient vers le haut-parleur. Ils repartaient pendant le silence. Puis revenaient… »

« L’année d’après, j’ai mis un hydrophone dans l’eau et j’ai entendu les baleines. C’était bouleversant. Cela demande de savoir gérer ses émotions. J’avais écouté plein d’enregistrements de chants de baleines, je les avais dans l’oreille mais écouter directement Maria Callas qui chante avec un organe vocal aussi grand que nous, c’est très émouvant. A un moment, j’ai commencé à diffuser un son assez semblable à l’une des unités sonores que j’avais repérées dans le chant du chanteur baleine. Ce chanteur a répondu. Il a signifié qu’il écoutait. Ce qu’il s’est passé (qui est complètement étonnant et qu’on est encore en train d’étudier), c’est que ces baleines m’ont emmenée vers un chant basé presque exclusivement sur le son pulsé. On ne s’y attendait pas du tout. On était persuadé qu’elles allaient répondre mais qu’elles nous emmènent vers un jeu basé sur le son pulsé était très étrange. Et très émouvant aussi, parce que le son pulsé, c’est globalement comme un ronronnement. Pour nous, les humains, c’est le ronronnement d’un chat qui ferait 17 mètres de long. On s’est liquéfié dans le bateau. Nos nerfs ont lâché. On a beaucoup pleuré d’émotion en découvrant ce son pulsé aussi généreusement chanté. Ce que j’ai appris depuis et que je ne savais pas à ce moment-là, c’est que les chats ont adapté leurs cris et leurs chants au plaisir humain. Ils ronronnent aussi parce que, nous, cela nous détend. »

Un chat sauvage ne ronronne pas ?

Aline Pénitot : « Je ne sais pas parce que je n’en croise pas… Ce que raconte l’éthologue Fabienne Delfour, avec qui je travaille maintenant, c’est que le ronronnement devait s’arrêter au moment du sevrage. Il est devenu un vecteur d’échange d’émotions entre espèces. En tout cas, l’émotion était très grande. J’ai échangé 8 fois avec les baleines. A la fin de ces sessions, j’ai envoyé un chant ancien que j’aime beaucoup, un chant galicien : Ondas do mar de Vigo, chanté par l’Italienne Biffi Vivabiancaluna. Les baleines ont carrément accompagné le chant. C’était sublime. L’échange ne m’appartenait plus du tout. »

Aujourd’hui, vous proposez des concerts dans les piscines. Est-ce que le mot « concert » est celui qui convient ?

Aline Pénitot : « Oui, ce sont bien des concerts dans les piscines… En fait, aujourd’hui, je travaille sur le développement d’une interface beaucoup plus développée avec Diemo Schwarz à l’Ircam, pour prolonger ce travail. Il faut absolument que tous, dans l’équipe, on se familiarise avec la question du son sous l’eau : qu’est-ce que cela veut dire de jouer sous l’eau ? Comment le son circule-t-il ? J’ai eu l’idée de faire des concerts en piscine et en milieu naturel (on en a donné en Bretagne, à Guidel autour d’un bateau, avec l’équipe de l’Estran). On entend le bassoniste, moi et des chants enregistrés. C’est ce qu’il va se passer à Nantes en juillet. »

Les spectateurs ont donc les oreilles dans l’eau ?

Aline Pénitot : « Les spectateurs ont pour consigne de venir en maillot de bain. Ils doivent savoir faire la planche. On leur prête une frite pour les aider. Ils ont les oreilles dans l’eau et c’est parti pour 40 minutes d’écoute. La plupart du temps, ils ont du mal à revenir à la surface. Ils partent dans l’écoute. Nous, on est en quasi posture acousmatique : on ne nous voit quasiment pas. On a donné ce concert 6 fois au festival de jazz de Coutances, c’était fou ! Ecouter des sons sous l’eau amène un relâchement total. »

Pour revenir aux baleines et en préparation de l’exposition sur les animaux musiciens de la Philharmonie, peut-on dire que ce que vous avez écouté, au large de la Réunion, était de la musique ?

Aline Pénitot : « Ce que j’ai vécu avec les baleines, je le place dans le registre de l’échange d’émotions. Je pourrais humainement le décrire comme de la musique mais ce mot conviendrait-il aux baleines ? Je n’en sais rien. Ce qui est certain, c’est qu’elles jouent avec leurs sons, avec leurs capacités vocales, et qu’elles s’en servent dans les échanges à l’intérieur de l’espèce et entre espèces. Nous avons publié un article avec Olivier Adam qui démontre la bidirectionnalité de l’échange. Mais quelle est la fonction de cet échange pour elles ? Evidemment, je ne le sais pas. C’est une question que l’on se pose avec Fabienne Delfour, qui est spécialiste de l’émotion des dauphins et des animaux d’une manière générale… »

Photo de têtière : François Mauger
Autres photos : Mégane Murgia
Pour aller plus loin...
Le site web d'Aline Pénitot
Le site web du festival nantais Aux heures d'été, qui met cette année en avant des projets artistiques en lien avec la nature

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