La démesure du pas : le paysage comme partition

Du 25 au 29 août, le festival Baignade sauvage propose de visiter la vallée du Tarn en musique. Du barrage de Rivières, sur la commune de Brens, au prieuré d’Ambialet, les spectateurs sont invités à se laisser dériver entre deux concerts, une dégustation de vins naturels et divers échanges avec ceux qui font vivre ce territoire.

Parmi la quinzaine d’artistes programmés (Kimu Txalaparta, Mohamed Reza Mortazavi, Brama, Hidden People, Horse Lords, Wassim Halal…), nul ne semble mieux incarner cette envie de vagabonder que les quatre interprètes de la « démesure du pas ». Le nouveau projet de Matthieu Prual pousse en effet les spectateurs à se mettre en mouvement, à traverser les paysages au rythme d’irrésistibles improvisations musicales. Le saxophoniste dévoile sa nouvelle recette…

De quelle pratique est née la « démesure du pas » ?

Matthieu Prual : La « démesure du pas » vient de mes années d’étude au conservatoire. Les salles étaient un peu petites pour moi et souvent prises. Je suis assez rapidement allé jouer dehors. Ne tenant pas trop en place, je me suis retrouvé en train de marcher en jouant. C’est une pratique que j’ai gardée. La musique que je crée dans ces moments-là, aux beaux jours et parfois même en hiver, a commencé à se fixer. Cela reste un endroit d’écoute et d’improvisation assez ouvert mais il y a tout de même des choses récurrentes, notamment dans le plaisir de produire des sons liés au tempo de la marche. C’est un tempo changeant, qui prend en compte le souffle, la pente, les résonances… Cette année, j’ai eu envie de parvenir à une forme qui pourrait être proposée au public. Je voulais attirer d’autres personnes dans cette poésie-là, des camarades musiciens et des spectateurs.

Jouer en marchant, les fanfares le font depuis plus d’un siècle, notamment à la Nouvelle-Orléans. Quelle est votre différence entre votre musique et celle d’un marching band ?

Matthieu Prual : La différence est que notre musique est totalement improvisée. On ne joue pas une succession de morceaux. Et il y a une distinction importante dans la perception du rythme : notre approche de la pulsation de la marche est – justement ! – dans la démesure. Le pas donne la mesure mais, autour de cette mesure, on cherche des tempos parallèles, des développements conjoints, connexes à la pulsation. C’est sur cette question qu’on travaille le plus. On élabore un flux rythmique qui permet beaucoup de souplesse, tout en gardant la force que procure la régularité de la marche.

Trois musiciens vous ont rejoint pour la série de concerts déambulatoires que vous donnerez cet été, notamment au festival Baignade sauvage…

Matthieu Prual : Effectivement. Je vais d’abord vous parler de Gabriel Lemaire, qui est saxophoniste. On a eu l’occasion de travailler ensemble il y a quelque temps. Avec lui, j’avais déjà expérimenté ce processus que je commence à appeler « compositions orales ». C’est une démarche qui consiste à amener d’autres musiciens dans un espace que je pressens, que je connais mais que je veux découvrir plus avant avec eux. Avec Gabriel, j’ai une réelle connivence musicale. Je sais qu’il vise une forme de méditation par le rapport à la nature. Je pressentais qu’aller jouer dehors, retrouver une pleine liberté d’action et une connexion avec l’environnement lui parlerait…

Carol Robinson est une artiste que j’admire. Elle crée des œuvres formidables dans le monde entier. Elle a notamment joué beaucoup de pièces de Morton Feldman, un musicien qui m’inspire beaucoup. Pour la petite histoire, je travaillais l’hiver dernier sur une pièce de Morton Feldman qui s’appelle Clarinet and string. A la fin de l’après-midi, après m’être longuement exercé, je me suis rendu compte que c’était Carol Robinson qui jouait sur l’enregistrement que j’écoutais. C’est une pièce qui aborde les questions que je creuse dans la « démesure du pas » : elle enchaîne récurrences et fausses récurrences. J’allais quelques jours plus tard à Paris. J’en ai profité pour appeler Carol. On s’est retrouvé dans un parc de Montreuil. On a marché. Je lui ai expliqué mon projet. Elle a été rapidement emballée par ma proposition et elle s’est jointe à l’équipe, avec toute sa vigueur musicale, son intelligence instrumentale.

Le troisième musicien est Thomas Gouband, avec qui je fais de la musique depuis une dizaine d’années. C’est un percussionniste qui adore la polyrythmie et qui la pratique de façon très ouverte. Il produit un flux rythmique qui a une grande densité mais qui, en même temps, permet plein d’interactions différentes. Il a aussi un rapport très fort avec la nature, il joue notamment avec des cailloux.

(photo : Eric Sneed)

Depuis que j’ai invité ces trois musiciens, on a pris le temps de faire une série de résidences, grâce au CNCM Athénor de Saint-Nazaire. On a marché ensemble, pour savoir quelle meute on formait avec nos quatre corps, comment on marchait ensemble, qui avait tendance à passer devant… Puis les instruments nous ont rejoints. On a eu l’occasion de faire quelques expériences avec du public. Elles ont été cruciales parce que ce projet a une dimension assez particulière : on se retrouve dans une itinérance, dans un nomadisme communs. On a compris le nombre de spectateurs qu’on était capables d’emmener en une seule fois, comment on devait se positionner pour les emmener dans cette petite transe qu’est la marche musicale…

Il me semble qu’il y a un cinquième musicien dans ce projet : le paysage. Comment dialoguez-vous avec les paysages que vous traversez ?

Matthieu Prual : Le rapport au paysage est d’abord structuré par la marche, qui nous emmène sur des sentiers urbains ou en pleine nature. On rencontre des sons qui y sont déjà présents : le chant des oiseaux, le bruit des engins de chantier… Ces sons viennent nourrir la proposition musicale. Par moments, aussi, on arrive dans des endroits qui nous appellent à faire une pause. On vit alors le paysage comme une partition, comme un élément qui va structurer notre discours. Si on se retrouve par exemple dans un endroit qui offre un bel écho, on écoute cet écho et on l’inclut dans la musique. On peut aussi avoir à intégrer des bruits très prégnants, comme ceux d’une rivière. D’autres endroits sont très ouverts, le son part très loin. Ailleurs, le son est directement absorbé par l’environnement. Parfois aussi, Thomas Gouband se sert des éléments qu’il rencontre sur le parcours, que ce soit des souches d’arbres, le feuillage, des cailloux ou les piliers d’un pont en métal. On laisse le paysage venir à nous autant qu’on va vers lui. Tout étant improvisé, le paysage peut devenir un partenaire de jeu.

(photo : Matthieu Fisso)

J’ai lu sur votre fiche technique que vous demandez une carte IGN avant de jouer. Qu’est-ce que les paysages du Tarn, où vous allez jouer pour Baignade sauvage, vont vous inspirer ?

Matthieu Prual : J’ai échangé avec Benjamin Maumus, l’organisateur du festival, à propos des parcours. On a principalement vérifié la longueur des trois parcours. La distance idéale est pour nous d’environ 3 kilomètres. Ce qui est intéressant, c’est qu’on a des topographies très différentes. La première marche se termine au bord du Tarn. On va avoir la possibilité de jouer avec les sons de l’eau, que Thomas affectionne particulièrement. Pour la deuxième marche, on n’a qu’un point de départ, pas de point d’arrivée. On va errer dans une forêt, sur une distance plus indéterminée. Cela laissera vraiment libre cours à l’instinct du marcheur. Le dernier parcours nous demande de gravir une côte assez forte. Il n’est pas très long mais est très pentu. Peut-être que, comme avec un working song, la musique va nous aider à monter jusqu’en haut de la colline…

Photo de têtière : Cénel et François Mauger
Pour aller plus loin...
Le site du festival Baignade sauvage
La présentation du projet sur le site de la compagnie Les Moufflons

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