Labotanique : «  A la fin des concerts, on fait applaudir les arbres et les plantes »

Immédiatement, leur nom fait mouche. « Labotanique » ! Impossible de ne pas être intrigué par le patronyme de ce duo, auteur en 2019 d’un premier E.P., 47e Parallèle, et chaperonné par le Fair en 2020. Il publie enfin son premier véritable album, Expressions végétales, soit neuf titres poétiques, parlés autant que chantés, entre pulsions organiques et pulsations électroniques. Au cœur de chaque chanson, une plante sert aux personnages de miroir, voire de tuteur. Tous deux agronomes de profession, Ronan et Thomas entrouvrent ici les portes de leur univers…

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Chez vous, qu’est-ce qui est venu en premier ? L’amour des plantes ou l’amour de la musique ?

Ronan : Difficile à dire… C’était probablement concomitant. J’ai grandi avec la musique, que j’ai apprise en autodidacte. J’ai également été passionné par le monde des sciences naturelles depuis tout petit. Ma mémoire ne me permet donc pas de répondre à cette question, les deux domaines s’enchevêtrent complètement.

Thomas : Pour ma part, j’ai toujours fait des études de musique en parallèle des études qui m’ont mené au métier d’ingénieur agronome. Après le bac, au moment de choisir mes études supérieures, la voix de la raison m’a poussé vers la biologie puis vers le monde des plantes mais la musique a toujours été là. C’est une réponse de normand mais c’est ce qui me caractérise, en fait…

… Vous êtes normand (rires).

Thomas : Ah non, je suis breton, il ne faut pas blaguer avec ces choses-là… Sérieusement, ce qui caractérise notre projet, c’est que les plantes et la musique y ont la même importance. Nous nous en sommes rendu compte il y a deux ans, quand on a commencé à travailler sur le projet « expression végétale ».

Sur une vidéo, on voit Thomas toucher les plantes comme s’il s’agissait d’instruments de musique. Que faites-vous exactement, Thomas ?

Thomas : J’utilise un système qui permet effectivement de transformer les plantes en instruments de musique. Lorsque je touche la plante, cela déclenche un signal électrique qui peut ensuite être interprété par un ordinateur. C’est un dispositif qu’on utilise sur scène parce qu’il est très évocateur du lien qu’on souhaite développer avec les plantes, dans une dimension à la fois scientifique et poétique.

Mais, pour être concret, ce qu’on entend n’est pas le son d’une plante spécifique, si ? Le son est le même quelle que soit la plante…

Thomas : En fait, ce système fonctionne avec de petites électrodes que je plante dans la terre ou que j’attache directement sur la plante. Ces électrodes sont reliées d’un côté à une carte électronique et de l’autre à la plante. Moi même, je me raccorde à la carte électronique. Quand je touche la plante, une boucle de conductivité électrique se forme. La carte électronique la détecte et envoie un signal. Donc, oui, toutes les plantes produisent un son que j’ai choisi. Je me sers de la plante comme d’un médium de jeu, comme d’un support ouvrant vers l’imaginaire. Mais on utilise aussi d’autres systèmes pour faire de la musique avec les plantes. Il existe notamment un appareil électronique qui s’appelle le « plant wave ». Ce petit boîtier permet d’interpréter des variations de potentiel électrique à la surface des feuilles. Elles deviennent des notes Midi, le format numérique de la musique, qui peuvent ensuite être jouées avec des synthétiseurs. On peut aussi avec des micros de contact aller capter le pincement d’épines de cactus puis le faire passer dans des filtres et l’amplifier. Ces différents processus nourrissent notre création mais ce n’est qu’une facette de notre projet. Dans Labotanique, il y a aussi de la musique au sens plus strict du terme et de l’écriture. Je lisais sur votre site l’interview de Lionel Marchetti, qui dit qu’il suggère le plancton uniquement avec ses synthétiseurs. Je trouve passionnant d’assumer ainsi sa subjectivité, de recourir à des instruments électroniques pour éveiller un imaginaire autour de formes organiques et vivantes. Il y a bien évidemment dans notre création de la subjectivité anthropique, au sens de nos humanités. Des processus scientifiques viennent s’en mêler et font notre projet.

(photo : Adeline Moreau)

Vous publiez un premier album, qui est le résultat de plusieurs années de travail. Dans chaque chanson, vous reliez la vie des hommes et la vie des plantes. D’où vous est venue cette envie ?

Ronan : Ce projet a mis deux ans à aboutir. On a commencé à y travailler en 2019. Jusque là, on s’était refusé à faire le lien entre notre approche scientifique et notre musique. On s’appelait « LaBotanique » mais sans pouvoir dire pourquoi. Le nom nous a choisi plus qu’on ne l’a choisi. Finalement, on a décidé d’assumer ce qu’on est : nous sommes à la fois des scientifiques et des artistes. Pendant l’été 2019, on a rencontré l’équipe du jardin des plantes de Nantes, notamment le botaniste Philippe Férard. On a passé quelques jours avec lui à discuter des plantes et notamment de l’Herbier de l’Armorique. En échangeant avec lui, on s’est rendu compte que derrière chaque plante se cache une histoire. Ces plantes sont très liées à l’histoire humaine, de par leurs usages, de par leur forme, de par les mythes… On a choisi 9 plantes pour notre création. C’étaient naturellement celles qui nous parlaient le plus. Par exemple, Thomas ayant de gros problèmes d’insomnie, on a écrit une chanson sur la valériane, qui est utilisée par pas mal de gens en gouttes pour trouver le sommeil. Le polypode vulgaire, une petite fougère qui pousse partout dans les villes et notamment les pieds dans le béton, nous a permis d’évoquer notre jeunesse en banlieue parisienne (93 pour ma part, 92 pour Thomas). C’est assez drôle de voir à quel point le fait de projeter sa propre image sur une plante permet de se libérer, d’aller plus loin. En atelier de médiation, on invite les gens à se raconter à travers les plantes. Le fait que cela passe à travers un autre être vivant les débride et leur permet d’être plus franc, plus intime. Nous aussi, on s’est identifié à ces plantes, on les a regardées, on a fait des recherches à leur propos. En fait, dans notre création artistique, il y a chaque fois une phase de recherche en amont : on établit un protocole, on recueille des données…

Thomas : C’est vrai qu’au début, on refusait d’assumer notre côté scientifique. On voulait défendre un projet de musique actuelle, la musique qu’on entend à la radio, dans les salles de spectacle, celle qu’on écoute sur Spotify… On se disait que l’aspect scientifique était ringard, poussiéreux, caricatural, que ça allait faire « C’est pas sorcier » ou « E = M6 ». Mais, quand on a préparé ce spectacle dans une serre du jardin des plantes de Nantes, on s’est rendu compte à quel point exprimer cette curiosité pour le vivant était un bonheur. On s’est dit « On arrête de tourner autour du pot et on assume ». Soyons nous-même et partageons notre intérêt pour le vivant. Ce projet « expression végétale » a été un moment de bascule. Bien évidemment, la nature perfusait déjà nos créations. Mais quand on a fixé ce concept d’une chanson par plante, beaucoup de portes se sont ouvertes. Ça nous donne énormément d’envies pour la suite…

Ronan : Il y a un tel décalage entre les sciences et les domaines artistiques, en tout cas dans l’esprit du plus grand nombre, qu’on a longuement hésité avant de nous autoriser à être nous-mêmes. Finalement, grâce à ces plantes, on s’est découvert.

Aujourd’hui, vous jouez souvent dans des jardins botaniques. Est-ce que cela transforme vos prestations ?

Thomas : L’origine de ce projet, ce sont des concerts au jardin des plantes de Nantes. On a été ravi de voir qu’on attirait des jeunes, grâce aux musiques actuelles, et des personnes plus âgées, intéressées par la botanique. Entre les uns et les autres, il y avait tout un tas d’autres personnes. On s’est rendu compte qu’on produisait un vrai métissage, avec plein de catégories socio-professionnelles différentes. En fait, il y a des gens très différents qui fréquentent ces jardins. En plus, ça nous inspire, tous ces végétaux. Ils nous donnent une bouffée d’air frais, ils nous donnent de la force. A la fin des concerts, on fait applaudir notre équipe technique, les gens qui organisent et les arbres et les plantes autour de nous. Ça peut paraître une blague mais, pour moi, c’est très important. On reconnaît enfin à ces organismes que sont les plantes le statut d’êtres vivants. On les considère. Les regarder, se questionner à leur propos, les applaudir… On ne pourrait pas faire ça dans des salles de concert.

Ronan : Plus prosaïquement, c’est un cadre magnifique. Jouer dans un jardin génère beaucoup moins de stress que de jouer dans une boite noire, à 1 mètre 20 de hauteur, en surplombant le public. Le rapport avec les auditeurs est beaucoup plus interactif. C’est un vrai bonheur de pouvoir faire cette tournée des jardins botaniques…

Photo de têtière : Cénel et François Mauger
Pour aller plus loin...
Le site web de Labotanique

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