Les Furtifs est probablement l’un des romans français les plus importants de la fin des années 2010. Le magazine Lire l’a d’ailleurs élu « meilleur livre de l’année » en 2019. « Critique féroce et poétique du monde ultralibéral », comme l’a écrit le journaliste Clément Martel dans Le Monde, l’ouvrage trône en majesté dans la bibliothèque de nombreux amoureux du vivant.
Dans sa première édition, le livre était accompagné d’un disque, Entrer dans la couleur, enregistré par Alain Damasio et le guitariste Yan Péchin et coproduit avec le label Jarring Effects. Mais, lorsque l’auteur a été invité à monter sur scène, il s’est tourné vers un autre groupe : Palo Alto. Philippe Perreaudin, qui joue du synthétiseur et programme des rythmiques depuis plus de trois décennies au sein de cette formation phare de la musique expérimentale française s’en souvient : « Il a fallu réagir assez vite, parce que cette histoire de déclinaison scénique n’était pas prévue au départ par Alain Damasio. Il est venu enregistrer un titre pour l’un de nos albums et c’est en studio – en tout cas, je crois – qu’il a eu l’idée d’adapter l’un des passages de son roman avec nous. Ça s’est fait presque par hasard. Il a ensuite fallu aller très vite, parce qu’il était invité à un festival littéraire à Marseille et qu’il s’est dit d’un seul coup « On n’a qu’à y aller ensemble ». Il a choisi un chapitre, qu’il a réécrit. On a eu très peu de temps pour composer. Tellement peu de temps qu’on a réutilisé deux morceaux qui avaient déjà été publiés ailleurs. Il a fallu tenir compte du fait que c’était un concert un peu particulier : c’était surtout le spectacle de Damasio. Il fallait rester relativement en retrait par rapport au texte, qui est très narratif. Il ne fallait pas que l’auditeur se perde. On a conçu un accompagnement musical discret pour un texte qui, lui, décrit une émeute à Marseille. »
De Marseille, le spectacle a rebondi vers le nord de la France, puis vers son est et son ouest, avant d’être enregistré à La Maroquinerie, à Paris. Il sort ce printemps, sous la forme d’un disque et d’un DVD. Alain Damasio et Sophie Zamoussi se partagent le texte. A leurs côtés, Jacques Barbéri (lui aussi auteur de romans de science-fiction) joue de toutes sortes de cuivres, Laurent Pernice d’instruments à cordes et de percussions et Philippe Perreaudin de ses claviers. « On s’est tout de suite projeté dans cette histoire d’émeute musicale » se souvient ce dernier. « Il y a un peu toutes les marottes, tous les sujets récurrents de Damasio et il y a beaucoup de références à la musique, aux cuivres, aux percussions… Tout ça s’entremêle avec les réactions de la police. Il nous a semblé facile d’entrer dans ce mouvement. S’il nous avait donné un texte plus introspectif, qui se passe dans le noir, on aurait plus de mal à plonger dedans. »
Le CD et le DVD sortent en même temps qu’un vinyle de remixes signés par Ptôse, Pacific 231, Judith Juillerat, Herb Duncan, Norscq, Thierry Zaboitzeff, Lefdup & Lefdup et Electronicat. C’est une idée du groupe Palo Alto, qui s’est demandé à un moment ce qu’il pouvait faire des instrumentaux. « On s’est dit qu’ils étaient parfois un peu faibles, parce que c’est de la musique qui est faite pour accompagner la parole » reconnaît Philippe Perreaudin. « Si on avait pensé dès le départ ces morceaux comme des instrumentaux, on les aurait plus développés mais on a dû rester sobre pour laisser de la place au texte. Au final, quand on retire la voix, certains morceaux sont intéressants, d’autres le sont moins. On s’est dit qu’il fallait en faire autre chose. Après avoir beaucoup joué ces titres sur scène, on trouvait qu’on n’était pas les mieux placés pour en proposer de nouvelles versions. On les a confiés à d’autres artistes qui les ont remixés. »
L’aventure des Furtifs continue donc sous une pochette policière conçue par Kiki Picasso. « Vous tenez dans vos mains un album avec huit remixes d’un concert qui n’a jamais existé que pour rendre grâce au miracle des frissons » écrit Alain Damasio dans les notes de pochette. « Il a suffi parfois d’un son, extrudé du sax torse de Jacques Barbéri, à la pointe d’un solo, pour que jaillisse la vibration qui prendra corps. Il a parfois suffi d’une nappe de subs poussée par Le Perreaudin vers la foule compacte, d’un tro khmer giflé par la paume âpre du Pernicieux pour que le furtif naisse, filant et nu, dans la salle électrisée — et fantastiquement y survive. Chaque fois que ça a été le cas, des compositeurs ici l’ont senti, à l’oreille, ils ont su que c’était là, dans un tintinnabulis de cloches qu’il fallait creuser l’espace où déployer le frisson, donner vie longue au furtif — autrement dit l’aider à se réorchestrer encore et toujours pour que l’ange fragile, sorti tout défroissé du live, trouve une forme d’éternité dans les spirales lissées du vinyle. »
Le disque idéal pour reprendre la lecture du roman de 2019, en attendant le suivant…
Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
La page consacrée à Alain Damasio sur le site web de son éditeur