Roberto Barbanti : « Une promenade sonore peut changer la vie » (#2)

Deuxième et dernière partie de l’entretien à l’occasion de la parution des Sonorités du monde avec le docteur en esthétique et professeur au département Arts plastiques de l’Université Paris 8

Aujourd’hui, vous préférez parler d’ « écosophie sonore » plutôt que d’ « écologie sonore ». Pourquoi ?

Roberto Barbanti : « Il ne s’agit pas de remplacer l’une par l’autre, je ne suis pas dans des logiques binaires. Je dis simplement que cette notion d’écologie sonore a été polluée par le regard. Elle a été réduite à une lutte contre le bruit. Evidemment, le bruit peut être dangereux, il peut causer des troubles, il peut devenir une torture… Réduire le bruit, autrement dit les sons qui nous font du mal, c’est très bien, je ne dis pas le contraire. Mais la notion d’ « écosophie » est beaucoup plus complexe. Elle met en jeu plusieurs écologies. Selon Félix Guattari, l’écosophie est un ensemble. On y trouve l’écologie de l’esprit, celle de la santé mentale, des arts, de l’imagination ; on y trouve l’écologie sociale, c’est-à-dire mes relations avec les autres êtres humains (exploitation ou collaboration ? impérialisme ou amitié ?) ; on y trouve les relations à la nature… Guattari parlait d’ « environnement » mais je préfère ne pas utiliser ce terme et parler de nature (pas au sens essentialiste, la nature n’est pas figée). L’écologie naturelle, c’est donc les rapports aux espèces animales, aux espèces végétales, aux mondes organique et inorganique. Ces trois écologies composent l’écosophie. Parler d’écosophie sonore, après Guattari, c’est donc se demander comment le son compose des sortes d’harmonies, de consonances et de dissonances avec le monde de l’imaginaire, le monde des humains, le monde des autres espèces… Un autre philosophe a pensé l’écosophie : Arne Næss, qui est peut-être le plus grand philosophe norvégien du vingtième siècle. C’était un spinoziste. Il s’est formé auprès de l’Ecole philosophique de Vienne, mieux connue comme le « Cercle de Vienne ». Il a été résistant pendant la seconde guerre mondiale. Il parlait d’écosophie parce qu’il refusait l’écologie superficielle. La notion d’écosophie renvoie donc à l’écologie profonde, une écologie qui n’est pas instrumentale. Aujourd’hui, on se dit qu’il faut sauver les abeilles parce qu’elles sont utiles pour la pollinisation. Mais les abeilles ont le droit d’exister indépendamment de l’utilité qu’elles ont pour nous. Les forêts ont le droit d’exister indépendamment du fait qu’elles produisent de l’oxygène. Elles ont une valeur intrinsèque. Dans la coévolution générale, les abeilles étaient là bien avant nous. Elles ont le droit à l’existence en tant qu’éléments de la trame du vivant. L’espèce des abeilles va peut-être disparaître, parce que les espèces naissent et disparaissent, mais elles ont le droit à leur niche biologique. Elles ont la même dignité, la même nécessité biologique et sociale que les humains. C’est un changement de conception fondamental. Si je comprends cela, je me débarrasse de la vision instrumentale qui est aujourd’hui dominante. Le néolibéralisme et l’instrumentalisation de chaque être nous réduit à des atomes individuels sans qualité ni nécessité, jetés dans le marché, en compétition avec les autres. La vie, c’est la compétition mais c’est plus encore la coopération. Sans coopération, il n’y aurait pas de vie. Sans bactéries, on ne pourrait pas vivre : elles sont des milliards à travailler avec nous dans notre corps. L’écosophie amène à une conversion, au sens presque religieux du terme : une transformation de notre façon de penser et d’être dans le monde. On comprend les choses différemment, on les ressent différemment et on les vit différemment. Quand vous voyez les hommes et les femmes politiques qui parlent d’écologie mais qui en parlent parce que c’est la mode, parce que le problème est devenu incontournable, vous voyez bien qu’ils n’ont pas saisi les enjeux. La question écologique, ce n’est pas ça, c’est sentir différemment, c’est penser dans un paradigme de l’écoute, pas dans un paradigme de la vision, de l’observation à distance, de la neutralité… Ecouter, c’est s’impliquer, s’immerger, s’imprégner. Quand on est immergé, on comprend que la relation à l’autre est ontologique : elle nous définit. On ne peut pas exploiter les autres humains ou les autres êtres sans conséquences. Il faut rechercher un équilibre entre espèces, entre humains. Nous avons fondamentalement besoin d’écosophie, à tous les niveaux. Et il y a un grand mouvement aujourd’hui. Beaucoup de gens ont cette nouvelle sensibilité, cette nouvelle forme de raisonnement. Ces gens luttent, formulent des propositions de changement… »

Dans ce mouvement-là, quelle pourrait être la place des musiciens ?

Roberto Barbanti : « Elle est fondamentale. Les musiciens savent tout ça. Le seul problème, c’est qu’ils ont été dressés. Ils vont dans un conservatoire et ils écoutent. Ils vont dans une salle de concerts et ils écoutent. Mais, quand ils sortent de la salle de concerts, ils n’écoutent plus. On leur a appris que la musique, c’est d’abord l’instrument. Jouer avec dextérité, c’est très bien. Je ne suis pas en train de dire qu’il faut arrêter de jouer du piano ou de la guitare. Au contraire ! Il faut que tout le monde puisse jouer, il faut que tout le monde puisse chanter, il faut que tout le monde puisse danser. Mais notre culture nous a poussés dans une sorte de compétition. Qui est musicien, aujourd’hui ? Est reconnu comme musicien celui qui vit de sa musique et le bon musicien est même celui qui a un grand succès. Il y a du vrai là-dedans. Certains musiciens ont un énorme talent et une technique fabuleuse. Parfait ! Mais il ne faut pas que ce niveau-là de la pratique musicale exclue les autres niveaux, qu’il exclue la dimension de l’écoute. Il faut revenir à notre milieu sonore, à notre sonosphère. Il faut rétablir les relations, tisser à nouveau les rapports entre les vibrations, les comprendre, expérimenter. Ce n’est pas un hasard si ceux qui ont été à l’origine de l’écologie sonore étaient principalement des musiciens (et souvent des musiciens qui utilisaient l’électronique). Ils utilisaient le bruit et s’intéressaient à la vie de la ville. C’est un processus nouveau, qui s’est installé dans la culture occidentale au vingtième siècle, notamment avec les Futuristes, qui ont commencé à écouter les sons du quotidien. C’est ainsi qu’est apparue une conscience du milieu sonore. Petit à petit, on a commencé à écouter en dehors des lieux destinés à la musique. Tout ça a permis de comprendre que le son pouvait être très dangereux, quand il est trop fort, persistant… Beaucoup de sons sont des déchets. Quand je parle, je produis du son intentionnellement mais le bruit du réfrigérateur est un déchet sonore, il n’est pas voulu. Il est nécessaire d’ouvrir à nouveau les oreilles et d’écouter le monde. »

Le mouvement de l’écologie sonore est apparu dans les années 1970. Presque 50 ans plus tard, le « field recording » est à la mode. Il a dépassé le cercle des penseurs de l’écologie sonore pour être revendiqué par un grand nombre de producteurs de musiques électroniques. Est-ce que cela confirme que le rôle du musicien, aujourd’hui, devrait être de faire écouter ?

Roberto Barbanti : « D’écouter d’abord… De faire écouter aussi. Puis de donner les outils conceptuels, les éléments perceptifs pour pouvoir décrire les sons. Son approche doit être à la fois conceptuelle et esthétique. Un musicien doit être capable de faire ressentir à quelqu’un d’autre ce qu’il ressent. Je travaille avec des musiciens qui pratiquent le field recording, notamment dans mon groupe de recherche à l’université, Arts Ecologies Transitions. Quand on écoute le monde, on doit placer des mots, des définitions, des catégories. Quand on fait une promenade d’écoute avec des musiciens formés pour cela, c’est phénoménal. Chaque petit son a du sens. Il est décrypté, analysé, ressenti. Une promenade pareille peut changer la vie. On se rend compte que, d’habitude, beaucoup de choses passent sous silence, nous échappent. Petit à petit, on reconnaît des éléments, on identifie les implications de l’univers sonore qui nous entoure. Notre milieu a du sens. En ville, le fond sonore est tellement présent que tout semble masqué. J’écoute souvent Paris par ma fenêtre, la nuit. A deux heures du matin, la nappe sonore est encore là. Avec les oreilles, pourtant, on arrive à comprendre des choses qu’on ne comprend pas avec le regard, parce que le regard est directionnel. Les musiciens ont un rôle fondamental à jouer à condition qu’ils soient formés pour écouter et faire écouter. A condition aussi qu’ils ne soient pas simplement à la recherche d’un coup d’éclat. Cette idolâtrie, cette mode qui propulse une chanteuse ou un chanteur dans les hauteurs pendant trois mois, est disproportionnée. On accorde de l’attention à un tube passager mais pas aux autres sons, qui sont tous importants. Il est très important de partager, de chanter ensemble, d’écouter la sonosphère, d’identifier les sons qui nous font du bien et ceux qui nous font du mal. Tout ça ne se fait pas en deux jours, il faut s’entraîner. On croit écouter le monde chaque jour mais on le fait sans se concentrer, on ne capte que les signaux de danger, comme le passage d’une voiture ou un coup de klaxon. Ecouter vraiment, c’est très difficile. »

Lire la première partie de l'entretien
Photo de têtière : François Mauger
Pour aller plus loin...
La page consacrée au livre sur le site web de l'éditeur
Le site web du groupe de recherche Arts Ecologies Transitions, auquel Roberto Barbanti appartient 

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