Thomas Tilly : l’homme, la grenouille et la notion de nature

Attention, « reproduction explosive » ! En Guyane, sur la montagne de Kaw (en fait, de petites collines, culminant à peine à 337 mètres, mais dont les sous-sols possiblement aurifères avaient excité l’appétit d’une filiale du groupe canadien Iamgold), lorsque les grenouilles se retrouvent pour une nuit d’orgie sexuelle, elles laissent bruyamment éclater leur joie. Entassées par centaines de milliers dans une même mare, elles atteignent aisément les 100 décibels.

Antoine Fouquet, chargé de recherche au CNRS spécialiste des amphibiens, étudie ce phénomène rare, encore mystérieux. Il a été rejoint sur le terrain par un adepte de la musique expérimentale, Thomas Tilly. Cet artiste nomade inspiré par les livres de Philippe Descola publie aujourd’hui un deuxième volume de ses aventures guyanaises, Codex Amphibia (Phonotaxis), stimulant recueil de fragments sonores captés dans une forêt grouillante de vie, complétés en studio par d’étonnantes inventions électroniques.

Lorsque Thomas Tilly parle de ce nouveau disque, la conversation se porte vite sur le rapport de l’homme à ce qu’il appelle « la nature », quitte à remettre en question les thèses de Bernie Krause ou de Raymond Murray Schafer. Intéressant, non ?

Où situer « Codex amphibia (phonotaxis) » ? Quelque part entre l’observation scientifique et l’œuvre artistique ? Ou des deux côtés à la fois ?

Thomas Tilly : Codex amphibia est situé au croisement des approches scientifiques et artistiques, de la biologie et de la musique expérimentale. Le projet est mené conjointement avec Antoine Fouquet, chargé de recherche au CNRS. Depuis 2016, nous menons des travaux sur le terrain et avons produit des disques, des concerts/conférences, une publication scientifique. Ce qui m’intéresse tout particulièrement dans ce type de projet est la possibilité d’affirmer une pratique hybride qui serait le fruit d’un glissement ontologique auquel je crois. Cela veux dire, pour moi, s’inspirer de la rationalité scientifique tout en portant une écoute très engagée sur ce qui nous entoure. On pourrait dire plus animique. À la fois considérer la forêt au travers de taxons et de mesures, tout en pensant le milieu comme une toile complexe où notre présence et notre perception du phénomène sont parties intégrantes de ce qui s’y déroule.


Quelle est la part de composition dans ce disque ? Se situe-t-elle au moment de l’enregistrement ? Ou vient-elle en aval ? Et quelle forme peut prendre un concert basé sur ce matériau, comme celui que vous avez donné au festival Métaboles fin juin à Marseille ?

Thomas Tilly : Comme dans tout mon travail, il m’importe que les compositions soient issues d’expériences de terrain, c’est-à-dire non pas les fruits d’un supposé réel, mais bien les traces de problématiques et d’interactions entre l’humain et le milieu dans lequel il évolue, qu’il soit animé ou non. Il y a donc une grande part de travail lors de l’enregistrement (sur la situation d’écoute, les outils de captation), mais aussi une retenue dans ce que le studio peut offrir de possibilités de transformation du son. Il ne m’intéresse pas plus d’artificialiser le son que d’effacer ma présence ou celle de sons d’origine anthropique. J’aime que les contraintes du terrain conditionnent le résultat, même si cette démarche peut sembler appauvrir le champ des possibles offert par les processus de composition dits « électroacoustiques ». Travailler avec des milliers de sons à disposition dans un disque dur me semble justement plus limitant que de devoir faire avec les paramètres imposés par le milieu, les questions qu’il pose.
Pour Phonotaxis, les pièces sont des enregistrements bruts des explosive breeding ou de leur contexte, parfois soulignés par des ondes sinusoïdales ou des pulsations électroniques, montées ou non, mixées ou non. Dans le premier volet de ce travail : Codex amphibia (an interpretation of the explosive breeding phenomenon), les phonographies étaient mélangées à des ondes sinusoïdales correspondant aux fréquences dominantes des grenouilles présentes dans les enregistrements. Il s’agit pour moi de faire que ces fragments livrés à l’auditeur constituent une sorte de carnet de recherche lié à un sujet précis : ici, notre perception d’un phénomène naturel très bref (les explosives ne durent en général qu’une nuit par an) et les projections que l’on peut opérer à son endroit.
En aval de ce travail de terrain et de studio, la diffusion en concert s’articule autour d’une autre question, soit la manière dont le volume d’air d’un lieu peut être activé par ces sons (en évacuant toute référence visuelle liée au sujet). Il ne s’agit pas de proposer au public une écoute de la forêt amazonienne, mais celle d’un travail de recherche assumé dans toute sa subjectivité, dans la radicalité des enregistrements et du phénomène en lui-même.

Qu’est-ce qui vous a le plus fasciné dans la reproduction explosive des grenouilles de Guyane ?

Thomas Tilly : Ce qui me fascine dans ce phénomène est qu’il contrebalance radicalement l’idée selon laquelle le vivant non-humain se partagerait harmonieusement le spectre sonore, sans qu’il n’y ait jamais de prise de pouvoir d’une espèce sur une autre. Ce contre-modèle se vérifie d’ailleurs régulièrement, et en de nombreux points du globe. Nous avons ici affaire à un mur de bruit de près de 100 décibels acoustiques compactés dans une bande de fréquences aiguës. Cette stratégie de reproduction éloigne beaucoup de prédateurs potentiels, dont les humains. Cela pose à mon sens plusieurs questions, à commencer par celle des rapports spatiaux que nous entretenons avec les autres êtres vivants, et comment ces relations construisent la manière dont nous écoutons et dont nous interprétons le sonore non humain. C’est en ceci que je parle d’un rapport animique à l’écoute : c’est-à-dire une écoute transcendant les présupposés naturalistes, et qui accorderait une intériorité à des êtres, des espaces, des objets, ou des phénomènes considérés comme vides de sens et d’esprit par le monde moderne.

En tirez-vous des enseignements sur la façon dont nous, les humains, percevons ce qui nous entoure, et peut-être sur notre éventuelle « phonotaxis », cette propension à se tourner et à se diriger vers le son ?

Thomas Tilly : Nos constructions de l’écoute et du sonore ne sont qu’un des calques de nos rapports au monde, c’est-à-dire qu’ils varient selon nos localisations géographiques, nos croyances, les relations que nous entretenons avec le non humain, les milieux dans lesquels nous vivons. Les points de vus adoptés par les naturalistes – au sens de l’anthropologie, nous, ce petit groupe d’humains ayant inventé le concept de nature – sont souvent pétris de projections perpétuant une dualité entre l’homme et le reste du vivant. Comme les notions de paysage sonore, d’harmonie ou de symphonie de la nature, par exemple. Elles sont à mon sens des projections culturelles très occidentales continuant à largement se disperser dans un monde où la question du son émerge des problématiques écologiques. Je regrette cette uniformisation du discours.
Au-delà du modèle des explosive breeding et de ce que nous avons réalisé avec les deux volets de Codex amphibia, la question de l’écoute comme sens premier m’intéresse beaucoup. Un sens qui convoquerait de vieux réflexes enfouis, bien compliqués à aborder aujourd’hui, tant nos liens avec ce qui n’est pas humain sont rompus et tant les nécessités de se confronter à « la nature » sont défaites. De fait, la question de la phonotaxie me semble intéressante : à quel moment, pourquoi, une espèce est attirée ou repoussée par un phénomène sonore ? Où se place le curseur de ces phénomènes d’attraction/répulsion ? Pour moi, ils ne sont pas seulement culturels, il y a quelque chose au-delà des cultures. L’air qui vibre porte en lui des sens qui nous échappent.

Pour continuer...
Lire les explications sur le concept de « symphonie de la nature » chez Bernie Krause ou de « paysage sonore » chez Raymond Murray Schafer...
Photos : Antoine Fouquet
Pour aller plus loin...
La page Bandcamp de Thomas Tilly
Ce travail a reçu un financement «Investissement d'Avenir» de l'Agence Nationale de la Recherche (CEBA, réf. ANR-10-LABX-25-01) », le financement « Brouillon d'un rêve, Pierre Schaeffer » de la Société Civile des Auteurs Multimédia (SCAM) et a été soutenu par Le Lieu Multiple, Jazz à Poitiers, Césaré et Studio d'en Haut.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *